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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Ruses et perfidies

Je suis voyageur et navigateur.
Et tous les jours, je découvre un nouveau continent dans les profondeurs de mon âme.
Khalil Gibran 1

A Boiro, les jours sont semblables aux jours, et les nuits aux nuits. Si vous avez réussi à vous assoupir au retour de la vidange malgré angoisses et cauchemars, vous serez réveillé à 5 heures par le clairon qui appelle les gardes au rassemblement matinal. Tout de suite après, c'est le ramassage des gamelles du repas de la veille. A 8 heures, un garde à brodequins ouvre la porte de votre cellule, vous lance un morceau de pain à peine plus gros qu'une boîte d'allumettes et dépose un quart de café clair. Vous avez de la chance si le pain n'atterrit pas sur le pot chinois, votre tinette ! Et il vous faut vous dépêcher de l'attraper car la concurrence est rude : une famille de cancrelats dodus se précipite pour lui donner l'assaut. C'est une course de vitesse.
Puis la journée s'écoule derrière la porte — sauf si le Comité a besoin de vous et vous envoie chercher, ce qui n'est pas souhaitable. Vers 14 heures ou plus tard, la porte s'ouvre et un garde glisse par l'entrebâillement une assiette en aluminium contenant une louchée de riz nageant dans une sauce à l'eau. Le monsieur ne vous dira rien car il a interdiction de parler aux détenus et s'il enfreignait la consigne, il serait « rapporté » par le milicien ou le militaire qui l'accompagne dans sa tournée : à Boiro, les quatre corps (gendarmerie, armée, milice et garde républicaine) assurent la garde conjointe des détenus et chaque corps est chargé de surveiller les autres.
La faim vous pousse à vous jeter sur l'assiettée, mais le riz moisi a un goût de sac et il est cuit dans une eau tellement salée et pimentée que vous faites la grimace. Les gardes ont écrémé le poisson fumé qui y surnageait. Jamais de viande, sauf les jours où Sékou Touré a des sacrifices à faire. Le soir, vers 18 heures, nouveau service de riz aqueux trop salé.
Dans l'intervalle, vous n'aurez entendu que le violent claquement des portes qu'on verrouille avec hargne, les hurlements rauques des geôliers en service, les gémissements des prisonniers malades ou les râles des mourants placés en « diète noire 2 ». La vie ne vous parviendra qu'avec les cris des enfants dans le quartier voisin. Dans ma cellule, la vie se limite à deux gros crapauds tapis à l'angle du mur, derrière la tinette, aux cancrelats gloutons qui me disputent ma pitance et aussi à un rat qui, chaque nuit, me rend visite dans l'espoir, toujours renouvelé, de trouver un carton à croûter ! Mais je défends âprement celui qui me sert de matelas et découvre ainsi un aspect inattendu de la lutte pour la vie !
Petit à petit, je me familiarise avec la vie carcérale à Boiro et, même sans partager la cellule avec quiconque, j'assiste aux événements quotidiens du camp: relève de la garde, arrivée de nouveaux pensionnaires, écoute des conversations par les deux seuls orifices, situés tout en haut des murs — ces deux mêmes trous qu'en 1961 Keita Fodéba, maître d'oeuvre du Camp Boiro construit par les Tchèques, avait fait diminuer car il les trouvait trop grands pour de futurs condamnés ! Il ignorait alors que, huit ans plus tard, il finirait ses jours dans ces mêmes bâtiments …

L'exercice d'écoute des conversations est particulièrement fructueux avec Bakary dont la voix tonitruante porte bien. C'est à Syli-Cinéma que j'ai connu Bakary ; il y était inspecteur des projectionnistes dans les PRL 3. Le pauvre fut torturé directement après son arrestation, sans même être incarcéré d'abord et donc « briefé » par les anciens. A son retour de la cabine technique 4, il raconta tout haut son aventure. Il croyait sincèrement que Sékou Touré n'était pas au courant de son arrestation, laquelle était le résultat du conflit opposant le 6e arrondissement — dont il était maire — et Chérif Nabaniou, Secrétaire fédéral de Conakry II.

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Camara Bakary
Sily-Cinéma

Son PRL avait reçu un prix comme PRL-pilote et lui-même avait toujours été bien noté. Au bout de quelques jours d'isolement cellulaire après tortures, le Comité révolutionnaire de Boiro le convoque et lui transmet les salutations du Responsable suprême :
— Le Président continue à te faire confiance. Tu es un bon militant. Il t'envoie ces cigarettes Job filtrées.
Bakary revient dans sa cellule tout content et dit tout haut, à l'intention de ses voisins :
— Le Président m'a fait parvenir une commission. Il m'a même envoyé des cigarettes. Il a compris que les gens m'ont torturé pour rien !
Le pauvre se croyait sauvé. Le soir même, on le « transféra » pour l'exécuter. C'était le 24 janvier 1971 5.
La chaleur est torride en ce milieu de saison sèche, sous les toits de tôle du camp. Rares sont les prisonniers autorisés à garder leur porte ouverte pour respirer un peu. C'est une faveur accordée seulement à quelques anciens hauts responsables. Yoro Diarra, ex-ambassadeur de Guinée à Moscou, qui fut aussi gouverneur de Kankan, est l'un de ces privilégiés. Il est assis devant sa porte quand un avion passe en vrombissant au-dessus du camp. Yoro commente :
— C'est la dépouille mortelle de N'Krumah 6 qu'on ramène à Accra.
— Comment le sais-tu ? rugit le garde.
— Eh ! Comment le saurais-je, moi qui suis prisonnier, enfermé derrière ces murs ? C'est sûrement toi qui me l'as dit !
Le garde prend peur et quitte aussitôt ce voisinage dangereux.
Je souris tout seul dans ma cellule : c'est que les détenus aux abois peuvent citer n'importe quel nom quand on les interroge de manière musclée dans la cabine technique … C'est pourquoi les geôliers ne veulent jamais dire leur nom aux prisonniers ! Le plus méfiant dans le genre est le chef de poste, Soumah. Les prisonniers l'appellent pour un oui ou pour un non :
— Chef Soumah ! Chef Soumah ! Venez vite !
L'intéressé s'affole :
— Eh! Je vous interdis de m'appeler par mon nom. Vous ne me connaissez pas, i baramè ? [Compris ?, en langue soussou]

Diara Yoro
Diarra Yoro

Le même Yoro Diarra fait preuve d'une grande habileté pour survivre en prison. Il avait remarqué qu'avant d'ouvrir les cellules pour y déposer les gamelles du repas quotidien, le geôlier de service lisait sur la porte le nombre de prisonniers qui y était indiqué à la craie. Yoro fabriqua un long crochet en fer grâce auquel il attrapait les plats des deux cellules voisines pour les attirer dans la sienne. Un jour, il s'est fait prendre et a subi plusieurs jours la diète de punition. Les réactions des détenus sont parfois cocasses et leur imagination foisonnante : l'autre jour, j'ai entendu mon voisin de cellule raconter que Noumouké Kaba, pressé par les tortionnaires de dire le nom de celui qui l'avait recruté dans les services secrets français, avait lâché : — C'est le général de Hautecloque !
Seulement, lorsque le commis greffier porta son rapport à Ismaël Touré, celui-ci rappela le malheureux Noumouké :
— Tu te fous de nous ! Tu crois qu'on ne sait pas qu'il s'agit du général Leclerc et que celui-ci était mort depuis longtemps quand tu te trouvais en France ! Ramenez-le à la cabine et qu'il nous dise la vérité !
Une autre fois, ce fut le tour de Bakary-Confection 7 d'être torturé par Chérif Nabaniou, Secrétaire fédéral de Conakry II et membre influent de la Commission d'interrogatoires, qui gueulait :
— Avoue ! Avoue et dis-nous quels sont tes complices !
— Détachez-moi, je suis prêt, murmura Bakary, l'air résigné.
Le préposé lui enleva les fils métalliques des bras et le prisonnier de clamer avec force :
— Le premier complice, c'est vous, Chérif !
— Mais il est fou ! Il délire complètement! Ramenez-le tout de suite dans sa cellule !

Camara Bakary 'Confection'
Camara Bakary
'Confection'

De mon observatoire à la porte de la cellule 52, j'ai des occasions de sourire un peu et, heureusement, car j'ai bien besoin d'humour pour survivre dans cet univers … Ce matin j'ai assisté à une scène amusante. Un petit charlatan a été arrêté à Coyah et envoyé au camp Boiro avec l'étiquette de « mercenaire », mais il est tellement chétif et infirme que le qualificatif lui va vraiment très mal. Même les geôliers se moquent de lui :
— Regardez-moi un mercenaire!
Vu l'état du petit vieux, on ne l'a pas enfermé et on le laisse couché dans la cour toute la journée. Or, ce matin, l'invalide observait un prisonnier qui faisait griller un morceau de viande pour Mme Tiguidanké Soumah, ancien gouverneur de Fria et qui avait droit à un régime de faveur. Le vieux lorgne la viande qui grésille sur le charbon et en salive d'envie. Profitant d'un instant d'inattention du cuisinier, il se précipite sur le morceau et le happe pour le mettre aussitôt en bouche. Mais le morceau est trop gros et reste coincé dans la gorge ! Le voleur s'étrangle et commence à s'étouffer. Le prisonnier, s'apercevant que le vieux est en train de manger la portion qu'il cuisinait, regarde à droite et à gauche pour s'assurer que personne ne le voit frapper un vieil infirme et expédie une gifle retentissante censée lui restituer le morceau volé. Mais l'affamé rusé en profite pour mieux positionner la viande et l'avaler tranquillement :
Diaarama, baba 8 ! dit-il avec un soulagement de repu.

Notes
1. 1. Extrait de Le Sable et l'écume. Aphorismes, Le Seuil, coll. “Points Sagesse”, 1997.
2. Type de mort lente, par la faim et la soif infligée à de nombreux détenus dont Sékou Touré voulait se débarrasser. Peut-être s'est-il inspiré de son ancêtre Samory Touré, qui en avril 1894, fit périr d'inanition son propre fils, Djaoulen-Karamo, jugé trop francophile ?
3. Pouvoirs révolutionnaires locaux, ou communes de la Guinée révolutionnaire.
4. Salle de torture existant dans chacun des camps de détention du régime de Sékou Touré.
5. Ce jour-là, des pendaisons publiques eurent lieu dans toutes les régions (voir photographie dans le cahier central d'illustrations). De nombreux détenus furent également fusillés dans les principaux camps de détention du pays. Mouctar l'apprendra plusieurs mois après.
6. Premier président du Ghana qui, après le coup d'État de 1955, avait trouvé refuge chez Sékou Touré.
7. Ainsi surnommé parce qu'il dirigeait l'entreprise nationale Confection de Guinée.
8. Merci, mon vieux !, en langue pular.


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