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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Salle TF

Il fallait absolument pour nous, pour survivre, apprendre à mourir au point que la vie et la mort soient confondues, qu'il nous soit impossible de les distinguer et, mieux, pousser l'ironie du sort jusqu'à aimer la mort plus que la vie.
Capitaine Camara Kaba 41 1

Depuis avril 1974, je suis à nouveau détenu dans la grande salle dite TF1. Elle est pleine de cadres et d'intellectuels, comme les appelle Sékou Touré avec un mépris certain. En liberté, le Responsable Suprême s'y entend pour les dresser les uns contre les autres : il se sert d'eux d'abord, puis les manipule selon leur faiblesse, leur orgueil ou leur appétit de pouvoir. Enfin, il les enferme, souvent après les avoir publiquement humiliés.
L'entreprise de démolition se poursuit ici, à Kindia, dans cette salle où règne Soumah, le tortionnaire dont l'humanité se borne à jeter à la volée des comprimés de vitamine B-Complexe, comme on lance des grains d'arachide à des poulets.
Alors nos intellectuels se bagarrent pour attraper au vol ou ramasser au sol ces petites pilules d'espoir. Et Soumah de rigoler grassement. Cet homme — ce diable plutôt — commente avec une lueur mauvaise dans l' oeil :
— Avec toutes ces arrestations, on va avoir des galons ! Et des femmes, beaucoup de femmes !
La rumeur du camp le dit en effet spécialiste du viol des prisonnières. L'infirmier est un homme important à Kindia car beaucoup de détenus s'accrochent à l'espoir fou d'un médicament qui pourrait les faire tenir pour arriver à la libération. Certains sont à tel point « accros » des piqûres que Soumah, lassé de leurs réclamations, emplit régulièrement sa seringue d'eau distillée et s'amuse de voir que, dès son entrée dans la salle, les « drogués » baissent aussitôt leur pantalon pour accueillir l'aiguille bénéfique. Moi aussi, je trouve ce genre de scène tristement risible. Les geôliers, j'ai appris à les connaître à force de les fréquenter depuis des années.
Même mon préféré, Fodé Camara, par qui je corresponds avec ma mère et qui m'a permis d'introduire dans le camp bien des livres coraniques, n'est pas au-dessus de tout soupçon, tant s'en faut. Les gardes rendent en effet visite à nos familles et voyagent même aux frais de celles-ci, à Labé, Kankan ou ailleurs. Arrivés à destination, ils donnent quelques bribes de nouvelles, vraies ou fausses, se font rembourser le prix du transport et, bien souvent, gardent pour eux l'argent envoyé par les familles à leur prisonnier.
Oh ! bien sûr, nos gardiens risquent d'être fusillés pour ce genre de pratiques, mais on m'a dit que certains se font même donner de l'or pour les commissions transmises et tous s'enrichissent petit à petit 2.
Néanmoins, cette disponibilité des gardes permet d'instituer dans la prison un commerce bien agréable pour les détenus. Les échanges s'intensifient : à partir de 1976, certains troquent leur morceau de pain contre des cigarettes entrées en fraude dans la prison. Le pain est un article très recherché : sa mie permet de confectionner des chapelets, dont les grains sont soigneusement pétris à l'eau ou à la salive. Plusieurs détenus se sont groupés pour fabriquer les pions d'un jeu d'échecs et j'ai même vu un prisonnier façonner avec de la mie de pain une statuette représentant Sékou Touré, sans doute l'idole du sculpteur, en tout cas son Responsable Suprême !
Les articles proposés au commerce se diversifient avec le temps et l'indulgence des geôliers. Par exemple, le Libanais Elie Hayeck a installé devant la porte de sa cellule un bout de carton sur lequel il propose deux brins d'allumette contre du piment ou du soumbara 3, de quoi améliorer son ordinaire !

Les femmes du Bloc d'à côté ont très vite connu un régime de faveur en matière alimentaire. Les meilleurs morceaux sont pour elles et Saran, qui a beaucoup d'admirateurs dans notre salle, en nourrit beaucoup aussi. Elle a un protégé à qui elle envoie souvent de la viande dans une boîte de lait Guigoz.
L'heureux bénéficiaire, un peu honteux de sa bonne fortune, attend le soir pour la savourer, la tête sous la couverture. Avec les années, notre confort aussi s'est amélioré. Draps et couvertures, minables certes mais bien réels, ont fait leur apparition. Lamine Kamara, dit Capi 4, a même déniché je ne sais où un vieux lit en fer, complètement déglingué, qu'il me fait désormais l'amitié de partager avec moi toute la journée pour bavarder à loisir.
Le journal Horoya 5 aussi est entré dans notre salle en 1976, au moment du « Complot Peul ». Il suscite beaucoup de problèmes interethniques car les cadres Peuls au dehors essaient d'échapper à la persécution en invoquant de prétendues origines djallonké ou autres. Et nous, prisonniers Peuls, dissimulons cette littérature raciste à nos codétenus soussou ou malinké, de peur qu'elle ne se retourne contre nous …
Les divisions ethniques existent bel et bien à TF. Mais Horoya nous donne aussi de précieuses informations et des raisons d'espérer. Petit Barry, qui depuis peu échange régulièrement avec un gardien des cigarettes contre des citrons, a l'idée un jour de lui préciser :
— Tu mettras les citrons dans un journal, quand tu me les apporteras.
Le hasard voulut que, dans le numéro choisi par le geôlier, figurât un communiqué incendiaire du Bureau politique national fulminant contre une organisation du nom d' Amnesty International, que le Parti qualifiait d' ordure internationale … Les prisonniers dévorèrent l'article, qui les emplit d'espoir :
— Si le BPN estime nécessaire de publier un communiqué sur cette organisation, c'est que notre existence est connue à l'extérieur. Mais, alors, on ne nous a pas oubliés !

Notes
1. Voir le plan de la forteresse de Kindia.
2. Mouctar apprit plus tard que Fodé Camara avait ruiné sa mère et que les repas préparés par la Vieille pour son fils avaient tous alimenté la famille du garde.
3. Condiment très apprécié en Guinée et fabriqué à partir du fruit du néré.
4. Transféré en 1973 du camp de Kankan, fermé pour cause de choléra.
5. En malinké, langue de Sékou Touré, Horoya signifie « dignité ».


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