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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Saran

Je m'accrocherai à la vie de toutes mes griffes Et y mordrai de toutes mes dents …
Capitaine Camara Kaba 41

Kindia, avril 1974

Me voici à nouveau dans la petite salle dite Préau, toute en longueur, dans la forteresse de Kindia. De l'extérieur, la bâtisse ne paraît pas très grande et pourtant on peut y incarcérer beaucoup de monde. Il faut être à l'intérieur de la forteresse pour y découvrir des salles de 80 mètres de long. Dans notre Préau, nous sommes une vingtaine. Au milieu, une fosse sépare deux rangées de détenus, couchés ou assis face à face sur des nattes.
Je retrouve là :

Plan de la forteresse de Kindia

J'apprends que des femmes se trouvent dans le bloc mitoyen. Certains de mes compagnons leur parlent au travers des barreaux et lorsqu'elles vont à la vidange de leur tinette, bien après nous, le matin vers 8 heures, je vois que les détenus les boivent des yeux par les trous du mur ou de la porte. En effet, hormis Néné Gallé, la vieille dame de Kankan, ce sont de jeunes et belles femmes. Et tous ces hommes frustrés se régalent l'oeil de tant de beauté inaccessible. Je m'approche de la porte, Diakhité me cède sa place devant le trou. J'aperçois les cinq jeunes femmes et, tout d'un coup, je retiens mon souffle : elle est là, devant mes yeux, la femme noire de mon rêve, celle qui tournoyait dans l'if de Dalaba ! Mais oui, c'est bien elle, avec ses hanches de déesse et ses yeux de braise.
- Mais qui sont ces belles ? dis-je avec émotion.
- C'est le groupe des Amazones d'Émile Cissé. Elles constituaient sa garde rapprochée, exclusivement féminine. Tu sais, il ne faut pas les voir comme de frêles beautés, elles savent manier le pistolet et le fusil mieux qu'un vieux tirailleur ! Et c'était aussi une garde un peu spéciale car Émile les considérait comme ses esclaves sexuelles, dont il usait et abusait, paraît-il…
- Comment s'appelle la plus noire, celle du milieu ?
- Saran, me répond Diakhité dans un murmure d'admiration compatissante. Quand elle est arrivée, elle venait tout juste d'accoucher d'un enfant d'Émile. On le lui a arraché à l'arrestation. Le bébé est mort. La pauvre avait beaucoup de lait et ce lait coulait sous la porte de la cellule alors que nous, les détenus d'en face, nous avions tellement faim, nous aurions tellement voulu laper ce lait perdu … Quel gâchis, tu te rends compte !
Saran, que ce nom m'est doux à entendre : la femme de mon rêve tourneboulant ! Je n'arrive pas à y croire. Mes jambes s'amollissent, mon coeur bat la chamade et, comme hypnotisé, je la regarde longuement. Toute la journée, je pense à elle et à ses compagnes, innocentes victimes incarcérées en pleine jeunesse.
Le soir, les trois plus belles voix de mes compagnons rivalisent pour charmer les femmes de l'autre côté du mur. Sinapa reprend inlassablement les deux seules chansons qu'il connaît et exécute si bien. Puis Habana Barry prend le relais et Chaloub y va ensuite de sa « Marinella » de Tino Rossi. Lui a vraiment une voix superbe et c'est souvent après ses trémolos que l'on entend les femmes applaudir de l'autre côté du mur. Challoub a même composé sur l'une des cinq, la belle Dalanda, une rumba qu'il a intitulée « Sur le pont de Dâka ». Le troubadour peul, Alsény, chante, lui, le village, les champs et le retour au pays. Sa mélodie pastorale nous rend tous nostalgiques du Fouta et de notre enfance, mais personne ne formule la question qui nous hante tous : la mort n'est-elle pas ici notre unique horizon ? Comment se hasarder à imaginer un avenir de vivant?

Notes
* Mort en détention.


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