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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Sépulture

Moi je crois surtout qu'il faut s'aimer avant,
Tant qu'on est vivants sur la terre,
Et trouver les mots qu 'on devrait dire souvent
A ceux qu'on aimait tant qu 'il est temps.

Chanson d'Yves Duteil

Dalaba-Tinka, 2 août 2002

Je me demande encore comment il a pu passer de l'autre côté du soleil sans me prévenir… Sans me donner une indication sûre. On aurait dû en parler franchement au lieu de s'entretenir par allusions et de s'inquiéter seulement de prémonitions oniriques ! Et surtout, on aurait dû mettre au point un code pour continuer à communiquer depuis l'au-delà … Mais ni lui ni moi ne nous posions ce genre de questions parce qu'alors la vie et le bonheur nous enivraient.
Nous arrivons à Dalaba par un épais brouillard qui fait que je ne retrouve plus la route de Tinka … Je panique car je suis la seule à connaître exactement l'endroit où nous allons et, par deux fois, mes hésitations amènent les chauffeurs des deux voitures à manoeuvrer pour revenir en arrière. Au portail de la propriété, dans la cour, personne ne nous attend, hormis le gardien. Que s'est-il passé ? C'est que la nouvelle est venue par téléphone, que la communication a été coupée trois fois, qu'on a bien compris qu'on emmenait un mort mais sans pouvoir saisir lequel et qu'on nous attendait pour six heures du matin car il y a eu aussi confusion entre heure de départ et heure d'arrivée…
Mais le neveu de Mouctar, Dr Bademba, prend sans tarder les choses en main. A-t-on lavé le corps à Kankan, avant de partir ? Non, le mort a seulement été roulé dans un drap, mais rien d'autre n'a été fait (sauf peut-être boucher les orifices pour le voyage ? dis-je en hésitant). Bademba fait chercher les Mawɓe, c'est-à-dire les vieux notables de la famille, les oncles notamment, qui vont procéder aux bains rituels, à la morgue de l'hôpital pour plus de commodité. L'opération durera près de trois heures. Pendant ce temps, nous prenons du repos dans les chambres mises à notre disposition. Je suis reconnaissante à Hélène de partager mon lit de solitude.
A six heures du matin, déjà, la cour retentit de pleurs et de cris. Les femmes hurlent toujours leur affliction devant la mort, c'est la coutume chez les musulmans, et je ne m'y suis jamais habituée… En Europe, les grandes douleurs sont plutôt muettes. Ici, seuls les hommes ne doivent pas crier leur peine, ce serait signe de faiblesse. Toute la matinée, un cortège de voitures déposera une foule de femmes superbement vêtues et bijoutées et de messieurs en grand boubou amidonné : ils sont accourus de tout le pays après le communiqué entendu hier soir à la radio nationale.
La cérémonie d'enterrement est fixée à 14 heures. En attendant, le cercueil dans lequel on a placé le corps après l'avoir lavé est sorti du mausolée familial : le fils a en effet passé la nuit auprès de son père, répondant ainsi à l'appel entendu en rêve…
Le cercueil est muni d'un hublot permettant d'apercevoir le visage du mort, que seuls toutefois les hommes et la mère du défunt auront le droit d'approcher. Il paraît qu'il a l'air très reposé et même qu'un léger sourire flotte sur ses lèvres.
Les membres de la famille défilent pour me présenter leurs condoléances, comme si j'étais réellement sa veuve et tous, sans exception, me savent gré d'avoir ramené le corps à Dalaba. La mère de Mouctar m'en remercie publiquement. Cette femme, qui vient de perdre son fils unique, est d'une exemplaire dignité et c'est elle qui m'exhorte au calme ! Mais je n'arrive pas à maîtriser mon émotion et chacun me supplie de retenir mes pleurs pour ne pas faire souffrir Mouctar : toute larme versée sur un mort est en effet comme une goutte d'acide sur son âme. (Mon Dieu, comme j'ai dû brûler involontairement l'âme d'Abdoulaye !) Il paraît que Dieu était avec nous pour nous donner autant de signes de la mort annoncée de Mouctar et pour nous permettre de rester ensemble jusqu'au bout, privilège rare… Je ne dois donc pas pleurer.
Puis c'est la grande prière pour les morts. Les hommes se placent juste devant le cercueil, lui-même posé à l'avant de la mosquée. Les femmes se massent loin derrière, à l'autre bout de la grande cour. Une soeur de Mouctar vient me chercher pour me mettre au premier rang des femmes de la famille et me dit de prier à ma manière. J'aperçois les filles de Mouctar, mais pas leur mère. Après la prière, j'interroge ma voisine sur les raisons de cette absence.
— Si, si ! Elle est venue. Je vous conduis à elle. Je lui serre la main et lui présente mes condoléances, mais Saran ne répond pas. Elle me regarde méchamment et je me demande pourquoi elle ne s'est pas jointe à nous toutes pour implorer Dieu d'accueillir Mouctar-l'Elul en son paradis…
Puis tout le monde se relève et le cortège des hommes s'ébranle pour prendre la direction du cimetière. Des femmes éclatent en sanglots derrière moi, une nièce crie :
La'illah ! Bappa yaahi 2 !
Moi, je m'inquiète : les hommes ont l'air de peiner à porter le cercueil et, pourtant, tu ne me paraissais pas pesant ! Oh ! Mouctar, c'est peut-être que t'alourdissent tous les mots que tu n'avais pas encore osé me dire, tous ceux dont je n'ai pas eu le loisir de te soulager avant ton départ? Pardon, Mouctar, mais le temps nous a manqué à tous les deux …

Note
1. Moktar, l'Élu en arabe.
2. Ô Dieu! Mon oncle s'en est allé !


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