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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Une terre endormie

Dans ce pays, l'Islam est mort. Il ne reste que des musulmans.
Williams Sassine 1

Kindia, 1974

Mouctar ne se reconnaît plus. Lui qui était un homme sociable et communicatif au dehors est souvent frappé de mutisme en prison. Il peut désormais passer des jours de tristesse infinie, sans échanger un mot avec son semblable. Comment en effet ne pas se décourager devant la totale inertie de ce peuple de moutons que sont devenus les Guinéens, tant en prison qu'au dehors ? Comme l'a si bien écrit Soyinka : « L'homme se meurt dans ceux qui, face à la tyrannie, se taisent. » Il est vrai que le Guinéen ne proteste jamais : il émigre plutôt, dès qu'il le peut.
Mais ici, en prison, pas une révolte, pas une mutinerie, pas une tentative d'évasion 2 ! Mouctar n'a entendu parler que d'une seule velléité de suicide chez un compatriote, et encore l'essai était-il manqué : le lendemain des exécutions au mont Gangan en effet, Petit Barry perdit l'esprit. N'en pouvant plus, il s'empara du fusil d'un gardien et se l'appliqua dans la bouche. Heureusement pour lui, le fusil n'était pas chargé. Les gardes attachèrent le prisonnier dans une jeep et le transférèrent du Camp à la prison de Kindia.
Mouctar cherche des explications à cette apathie générale dans la forteresse. Il est vrai que, tous les matins, l'infirmier leur distribue des comprimés qu'il présente comme des vitamines propres à les remonter. Mais dès que certains détenus ont absorbé le cachet, les voilà qui s'effondrent de sommeil. Le cas de Pape (surnom de Boubacar Bah) est spectaculaire : ses nuits sont toujours très longues et le médicament lui arrive alors qu'il sort à peine des brumes de sa nuit. Mouctar le voit, assis contre le mur, avaler consciencieusement sa vitamine et basculer cinq minutes plus tard dans une nouvelle torpeur.
Mouctar a lu le nom du tube dans la main du garde : Litissol, ce qui ne ressemble guère à un nom de vitamine. Depuis quelque temps aussi, le dimanche soir, après la traditionnelle bouillie, les prisonniers reçoivent des morceaux de mouton grillé ; ils s'en régalent, bien sûr, eux qui sont tellement privés de viande. Mais il paraît que ces moutons ont avalé des talismans et que leur chair « truquée » a pour fonction d'annihiler la volonté de celui qui la déguste.
Selon Karamoko Gaoual, aucun prisonnier ne pourra jamais se rebeller : toutes les prisons de Guinée ont été « travaillées » par des marabouts — dont lui-même faisait partie. Personne, assure-t-il, ne pourra rien contre le résultat de ces pratiques, pas même lui. Karamoko a été arrêté alors qu'il revenait de la frontière de Guinée-Bissau sur laquelle il avait été chargé d'enterrer divers grigris confectionnés à base de brique et d'ardoise, tout comme ses collègues recrutés pour assurer l'inviolabilité des autres frontières du pays. L'objectif était double : rendre les Guinéens prisonniers sur leur propre terre et protéger le pays contre d'éventuels envahisseurs. On se servit ensuite d'un jeune élève pour « dénoncer » Karamoko Gaoual et l'accuser de quelque forfait inventé, juste pour permettre son arrestation et l'empêcher de parler de son travail très particulier 3.

C'est ce qui est arrivé aussi au pauvre Dr A.T., cet excellent chirurgien que Sékou Touré força un jour à participer à un sacrifice humain digne des peuples les plus barbares. Le docteur fut requis de sectionner en deux un homme et une femme, puis d'accoler deux moitiés de chaque par des sutures appropriées.
Le macabre spécimen ainsi créé fut enterré nuitamment, en plein Conakry, au carrefour Nafaya, sur l'avis de quelque conseiller occulte. Un peu plus tard, le chirurgien fut arrêté et figura parmi les fusillés de juillet 1971.

Mouctar a toujours trouvé le séjour en prison fort édifiant sur les rouages du régime, car les responsables de haut rang qui y sont internés racontent en détail les pratiques des dignitaires de la Révolution …
Selon Mouctar, Sékou Touré s'est abondamment servi des secrets que, depuis longtemps, les chefs traditionnels, Peuls et autres, utilisaient pour conserver et raffermir leur pouvoir sur les populations matées. Secrets que ces chefs ont livrés au Grand Syli pour son profit personnel et pour l'asservissement du pays.

Si bien que ce dernier a gouverné en vrai « chef de canton » colonial.

Mouctar pense que Sékou Touré et tous les collaborateurs qui lui ont prêté main-forte dans cette entreprise d'asservissement de la volonté des Guinéens ont fait de leur Guinée une terre endormie, un pays maté (leydi DHannaandi, leydi tappaandi comme on dit en pular). La Guinée tout entière est devenue une forteresse endormie.
De temps à autre pourtant, l'instinct de survie des prisonniers se réveille. En 1971 par exemple, quand la forteresse de Kindia était bondée et qu'on voulut en affamer les pensionnaires. Les instructions données aux geôliers étaient de traiter les détenus de façon à ne pas les laisser sortir vivants. D'une manière générale d'ailleurs, on compta dans les prisons de Sékou Touré plus de morts « naturelles » par maladie ou mauvais traitements que de morts par fusillade ou pendaison.
Ceux des détenus qui n'arrivaient pas à mourir assez vite, on les y aidait. Ce fut le cas de Bobodi Diallo 4 qui traînait diverses maladies et se lamentait tellement sur son sort que les infirmiers, excédés, le sortirent dans la cour et lui firent une piqûre qui se révéla mortelle dix minutes plus tard.

La seule salle TF compte plus de cent personnes à qui on ne distribue qu'une louchée de riz par jour. Les prisonniers se regroupent par six pour manger leur ration. Le groupe de Mouctar comporte notamment l'ingénieur Baldé OERS, sorti de l'École centrale de Paris, Mody Oury Barry, fils turbulent de l'almamy du Fouta et Gnan Félix Mathos, directeur de banque.
A chaque distribution, le groupe met soigneusement de côté trois bouchées pour le repas du soir sur les six quotidiennes et s'assied autour de l'assiette pour en déguster en commun le maigre contenu. Certains prennent des cuillerées trop pleines si bien que, sur le parcours de l'assiette à la bouche, des grains tombent qu'ils récupèrent soigneusement sur un petit carton posé devant leurs genoux 5
A quelques mètres de là, une vive discussion s'engage au sujet des pains dont le nombre n'a pas changé malgré l'arrivée d'une foultitude de nouveaux détenus, transférés depuis un Boiro surpeuplé. La distribution des morceaux de pain est devenue problématique et chacun y va de sa suggestion.
— S'il n'y a pas assez de pain pour tous, s'écrie El Hadj Fofana, il est normal que seuls les Pédégistes 6 reçoivent leur morceau !
— Mais, El Hadj, de quel droit parlez-vous ? Ici, vous êtes prisonnier au même titre que nous ! Plus de dignitaires du Parti, rien que des détenus …
Mamadou se penche vers Mouctar :
— Non, mais dis donc, les Guinéens sont terribles : ils sont capables de reconstituer en prison les clivages qui les divisent en liberté !
Depuis quelque temps, Kindia compte beaucoup de morts de disette et les marabouts prisonniers se concertent : il faut réagir.
Ils décident un daaira pour que Dieu assure leur nourriture. Chacun des marabouts qui dirige habituellement les prières organise l'opération à chacune des cinq prières de la journée. Dans toutes les salles, le rituel est le même : les orants forment un cercle, en prenant garde toutefois de ne pas le fermer complètement. A chaque prière, le rite d'ouverture (cent fois Astakh firullah et cent fois le salut au Prophète) précède la formulation des voeux par le marabout (dans la salle de Mouctar, c'est Karamoko Alpha qui dirige). L'officiant demande à chacun de formuler ses propres voeux d'aliments dans sa langue maternelle, soussou, pular ou malinké. Puis chacun récite la Fâtiha une fois en demandant à Dieu de lui donner à manger. A la fin, chacun se lève et reconstitue le cercle ouvert, puis recommence la Fâtiha et on reprend jusqu'à sept fois ce manège. Pour finir, on récite la sourate Quraïshin, habituellement lue pour obtenir le pain quotidien. Le dirigeant de la prière termine par une formule, toujours la même, qui fait sourire Mouctar l'espiègle :
— Et que Dieu nous donne à manger, et qu'on mange, qu'on mange jusqu'à plus faim, et que personne ne nous reproche d'avoir trop mangé !
— Amin, répond le choeur des affamés.
Le quinzième jour de ce daaira — qui coïncide avec le lendemain des exécutions au mont Gangan —, Siaka Touré, commandant en chef des camps de détention de Guinée, rend visite aux rescapés faméliques de Kindia et dit aux gardes :
— Donnez-leur à manger à gogo !
D'aucuns se jetèrent sur la nourriture et développèrent des diarrhées diverses, souvent mortelles. Mais dans l'ensemble le régime alimentaire s'améliora.
En prison, même les moins croyants prennent l'habitude de prier, tant il est vrai que l'homme ne connaît pas de meilleure consolation que la prière. On a même vu des prisonniers tenir en même temps deux chapelets, l'un musulman, l'autre chrétien !
Dans la prison de Kindia circulaient le Coran et aussi un exemplaire de la Bible, apporté par Elie Hayeck, que tous les détenus musulmans ont signé, en souvenir. Beaucoup de non-pratiquants profitent de ce temps qui leur est donné pour « rembourser » toutes les dettes de prières qu'ils ont accumulées auprès de Dieu pendant leur vie de mécréants en liberté. Tous découvrent la force de la prière, mais certains avec des déboires car on ne pratique pas n'importe comment les wirdu 7, sans précautions ni impunément, au risque de tomber dans un faux mysticisme d'illuminé et de « fou de Dieu ». Tel ce grand danseur des Ballets africains, Cissoko, à qui Mouctar a appris la Fâtiha et qui est devenu tellement pieux en prison qu'il ne dort plus : il passe ses nuits à faire des wirdu et il connaît illuminations et extases à répétition. Il se voit au septième ciel avec des anges pour compagnons ! Mouctar a beau le mettre en garde, la prière est devenue pour lui une sorte de drogue 8
Par ailleurs, la limite est parfois difficile à déceler entre les vraies prières et les entreprises de maraboutage menées par de nombreux prisonniers pour contrer les travaux occultes commandités par Sékou Touré.
Par exemple, le même Karamoko Alpha fabriqua en 1977 divers talismans dans le but d'opposer au pouvoir les différentes corporations : jeunes, femmes, syndicats, militaires, etc. Pour ce faire, il ordonna de piler certains ingrédients à chercher en brousse, ce à quoi s'employa la mère de Mouctar, informée par son fils.
Lorsqu'en août 1977 éclata à Conakry la révolte des vendeuses du marché de Madina et que des milliers de femmes marchèrent sur la présidence, les pauvres prisonniers de Kindia ressentirent de la fierté à avoir ainsi contribué à faire chanceler le pouvoir du dictateur. Même si les premiers coups de feu entendus dans la ville semèrent d'abord la panique dans la prison. En effet, Sékou Touré ayant annoncé qu'à la prochaine agression étrangère le premier des impératifs serait d'abattre d'abord tous les détenus, la peur envahit ce jour-là toutes les cellules.

Mais quand la prison se remplit le soir même de vendeuses du marché de Kindia, tout s'éclaira pour les vieux pensionnaires.

Car Sékou Touré ne pouvait finalement pas empêcher les prisonniers d'effectuer des daairas contre son régime. Et un matin, plusieurs détenus se réveillent dans la joie à Kindia : ils ont tous vu en rêve le gouvernement de Sékou Touré entrer au grand complet dans la salle des Travaux Forcés! Dieu finira 9 donc par exaucer leurs prières.

Notes
1. Extrait de Le Jeune Homme de sable, Présence africaine, Paris, 1979, p. 111
2. A notre connaissance, seul Barry Yaya, jeune frère de Barry Diawadou, entré de Côte d'Ivoire et arrêté sur la voie ferrée qu'il suivait entre Kankan et Kouroussa, fut ramené dans le camp militaire de Kankan, d'où il s'évada, fut repris, ligoté et transféré au Camp Boiro par le train après une sérieuse « diète noire». Il disparut ensuite définitivement.
3. Lorsque les marabouts sont revenus de leur mission aux frontières et se sont présentés à Sékou pour faire leur compte-rendu, celui-ci ne les a pas reçus, mais les a fait envoyer directement à Boiro. Karamoko est mort en détention.
4. Ex-commandant d'arrondissement et fonctionnaire des Finances.
5. Cette pratique étonne Mouctar car elle était inconnue dans les familles de chefs, où l'abondance régnait. Dans les familles ordinaires, par contre, on recommande toujours à l'enfant de recueillir les grains de riz tombés à terre, en lui précisant que Dieu le bénira car tant que les grains ne sont pas ramassés, ils pleurent et leurs pleurs montent jusqu'au ciel.
6. Membre du Parti démocratique de Guinée (PDG), ou Parti-État du président Sékou Touré.
7. Le wirdu est la récitation d'oraisons ou de prières liturgiques extraites de certaines sourates du Coran.
8. Cissoko, libéré malvoyant, est complètement aveugle aujourd'hui.
9. Ce rêve se réalisera effectivement le 3 avril 1984 lorsque, après la mort de Sékou Touré et la prise du pouvoir par les militaires, tous les membres du gouvernement seront incarcérés dans la forteresse de Kindia avant d'être fusillés en 1985, sans qu'ait eu lieu le procès public promis par les nouveaux dirigeants guinéens.


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