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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Tierno Ibrahima dansl l'histoire de la Guinee        Table des matieres       

Tidiane

Madame Andrée Touré :
Sékou, si tous ceux-ci sont dans le complot, il vaut mieux que tu démissionnes
Réponse de Sékou Touré :
La 5e colonne jusque dans ma maison !
(Conversation rapportée par A.-A. Diallo, dit Porthos 1)

Dans la soirée, une autre fournée de détenus a été emmenée de Boiro. Mes deux frères, Thierno Ibrahima et Bademba, en font partie, comme je m'y attendais. On s'est servi de moi pour les arrêter, puisque — selon l'un de nos secrets de famille, dévoilé par la favorite délaissée — il fallait m'arrêter d'abord pour mettre la main sur le détenteur du pouvoir dans notre famille, Thierno Ibrahima.
Figure aussi parmi les arrivants le reste de l'équipe de l'Information, à commencer par notre ministre, Monsieur Alpha Diallo, Louis Akin, directeur général de la Régie Syli-Cinéma, Cissé Fodé, directeur général de la Radio, Petit Barry, directeur de la Chaîne internationale de la Voix de la Révolution, les cinéastes Diagne Costa, Baldé Alpha, dit Marlon, et d'autres encore, relevant tous du même Département. Je vois que tous les créateurs cinématographiques sont à présent sous les verrous. Sékou a toujours voulu qu'en ce domaine aussi toute la création soit dirigée par lui. Je me souviens d'une réunion houleuse, peut-être en septembre 1970, dans laquelle il nous avait menacés :
— Je vous mettrai au pas, hurlait-il, comme j'ai mis au pas les enseignants et les syndicalistes !
Dans le camp, les collègues de !'Information font chorus autour de moi :
— Alors, c'est à toi qu'on doit d'être là ? Tu nous as tous dénoncés, paraît-il ! Comment expliquer autrement que tant de hauts fonctionnaires de ces services, ministre en tête, viennent croupir dans les prisons présidentielles ?
— C'est vrai, renchérit un autre, la coïncidence est étrange : on te fait passer un deuxième interrogatoire et, tout de suite après, tes frères 2 et tous tes collègues se retrouvent au trou !
J'accuse le coup, mais je crâne :
— Oh! vous savez, on m'a même accusé d'avoir entraîné Tidiane pour assassiner le président ! Qu'est-ce qu'on ne m'a pas collé sur le dos ! Emile Cissé m'a aidé à rédiger un long texte quasiment tout prêt et dénonçant 51 Guinéens ! 3. Mais ce que vous devez savoir, c'est que nos services de l'Information, de la propagande plutôt, étaient depuis longtemps dans le collimateur du Grand Syli 4. Je pense, moi, que cette hargne date précisément de ce que l'on a appelé « l' affaire Tidiane. »
— Comment ça ? Explique-toi !
On est en juin 1969. Le président de Zambie, Kenneth Kaunda, est en Guinée pour une visite officielle. Le Responsable Suprême, qui vient de l'accueillir à l'aéroport, est à ses côtés dans une superbe décapotable blanche roulant lentement puisque les deux chefs d'État y sont debout, saluant la foule. A la hauteur de Boussoura, le cortège présidentiel s'arrête car le 6e arrondissement de Madina-Cité (dont le maire, Bakary Camara, travaille d'ailleurs comme inspecteur à Syli-Cinéma) a prévu une remise de bouquets de fleurs par de jolies filles en herbe. La décapotable ralentit et s'arrête. Le chef des motards met pied à terre et tous les motards avec lui commencent à applaudir en regardant la foule massée devant la voiture.
Sékou sourit avec ravissement et se rengorge de plaisir comme à chaque fois qu'un étranger est témoin de sa popularité.
Cependant, personne ne remarque ce qui se passe à l'arrière du véhicule : un jeune homme jaillit de la foule et s'élance sur le long capot. Sékou se retourne et croit que l'homme veut l'étreindre pour l'embrasser. Il se penche donc légèrement, mais le jeune l'attrape brutalement et tous deux basculent par-dessus le capot, le jeune tombant sur le ventre du président guinéen — lequel n'aurait assurément pas survécu si l'agresseur avait brandi un couteau ou une arme quelconque !
Le garde du corps du président Kaunda tourne la tête et perçoit le danger. Très vite, il ouvre la portière, descend et empoigne le jeune homme pour le renvoyer dans la foule.
Sékou se relève en boitillant et désigne l'homme en criant qu'on le lui amène vivant. Mais Grand Bah, son garde du corps, tire à bout portant : le jeune s'effondre. Contrairement à ce qu'on a dit et écrit, Tidiane n'a pas été lynché par la foule ! Les spectateurs étaient d'ailleurs médusés de la scène car personne n'avait encore eu l'audace d'empoigner ainsi le président. Il fallait être fou pour oser un geste pareil…
Le cortège repart sans plus tarder et Sékou dépose son invité aux Cases de Bellevue, où il a coutume de recevoir ses hôtes de marque. Il n'accompagnera plus son homologue zambien pendant le reste de la visite : le président Kaunda se rendra à Labé en compagnie de Kwamé N'Krumah, ex-président du Ghana, réfugié en Guinée et officiellement coprésident de la République de Guinée. Rentré au Palais, le Grand Timonier pleure de rage et de honte d'avoir été terrassé devant un chef d'État étranger. Sur l'heure, il convoque une réunion de tous les gardes du corps qui, étrangement c'est vrai, se tenaient tous loin du Responsable Suprême lors de l'agression. Chacun des gardes se récrie et affirme qu'il était là, tout près. Chacun accuse le collègue de n'avoir pas été à sa place. Pour en avoir le coeur net, Sékou demande à visionner le reportage effectué par la Régie du cinéma 5 sur l'arrivée du président zambien.

Or j'étais à l'époque directeur de la production de la Régie et je dirigeais les techniciens faisant des reportages, tous officiels bien sûr. Depuis des semaines déjà, Syli-Cinéma connaissait les difficultés d'approvisionnement coutumières à la Révolution : plus de films vierges pour tourner, ni d'argent pour en commander à l'étranger ! Les reporters partaient donc la caméra vide au poing et faisaient consciencieusement semblant de filmer … Oui, la Révolution est exigence ! Donc Sékou réclame le film au ministre de !'Information. Pas de film. Le ministre Alpha Diallo doit s'en expliquer.

Vous voyez, c'est de là que date le début des ennuis qui guettent toute l'équipe de !'Information. Sékou appelle aussi le ministre qui dirige le corps spécial chargé de la sécurité du président. Celui-ci doit dégager sa responsabilité quant à l'absence de gardes près de la voiture et l'éloignement du garde personnel dans le cortège. Le président fulmine contre l'incurie de ses services et contre l'inexistence de toute preuve documentaire de l'événement déclenché par cet inconnu que la police a identifié comme étant un certain Tidiane Keita, toxicomane avéré, venu se jeter sans arme sur le chef de l'État. Il a agi seul, affirme la police. Sékou ordonne de raser la maison du père de l'agresseur à Madina. Exécution. Chérif Nabaniou, secrétaire fédéral de Conakry II, s'empresse d'envoyer les bulldozers de la Fédération.
Heureusement, la télévision zambienne a fait son office et filmé l'intégralité de la visite. Elle envoie le reportage au président guinéen, qui adresse le film au ministre de l'Intérieur et lui demande un compte-rendu. Le ministre va voir son collègue de l'Information qui me commet à projeter le film, un inversible muet, sur une table de montage de facture allemande que mon service vient de recevoir et n'a pas encore fait installer. Cette table, j'étais alors le seul à savoir la manipuler, c'est pourquoi on me convoque pour faire partie de ce tout petit comité de visionnage, pas uniquement en tant que responsable de la production defaillante de la Régie ! Le chef des motards, El Hadj Youssouf, sera, lui, arrêté dès après la projection du reportage qui l'accable, apparemment.
— Voilà comment tu as tous ces détails sur l'attentat Tidiane !
— Bien sûr. La scène était très claire dans le reportage zambien et lorsque, après mon arrestation deux ans plus tard, j'ai subi un premier interrogatoire, ils m'ont accusé d'être de ceux qui, à l'Inforrnation, avaient aidé Tidiane à s'organiser. Ils ont même dit que l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest avait formé le jeune en vue de cette agression et que l'entraînement se faisait dans les locaux de l'ambassade! Ils me demandaient :
— Comment ? Comment faisiez-vous à l'ambassade, tu dois le savoir, Mouctar, puisque tu étais l'ami des Allemands ?
— Et alors ? Qu'as-tu répondu ?
— Ben, je leur ai dit qu'on lui apprenait à se lancer sur des voitures en marche ! Il fallait bien leur donner des explications … Le commis a transcrit fidèlement ma réponse sur le procès-verbal d'interrogatoire et personne n'en a relevé l'énormité, mais un tel entraînement avec des voitures en pleine course était matériellement impossible dans l'immeuble à étages qu'occupait l'ambassade d'Allemagne ! Bof ! vous savez bien que la Révolution n'a jamais été gênée par ce genre de contradiction…

Notes
1.. Extrait de son livre La Vérité du Ministre, op. cit., p. 34.
2. Bien d'autres détenus politiques les « dénoncèrent » aussi : Émile Kantara par exemple, directeur administratif de la compagnie Fria, nomma quatre fois Thierno Ibrahirna dans sa déposition Goumal Horoya du 7 novembre 1971).
3. Lire les longs « aveux » de Mouctar en annexe 6.
4.Surnom donné à Sékou Touré, du nom de l'éléphant (Syli en langue soussou), symbole du Parti.
5. Il n'existait pas encore d'Office de la télévision guinéenne.


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