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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Le 30 juillet

Sous son règne, il élèvera une montagne faite d'ombres de Guinéens assassinés, mais il réussira à vous faire croire que c'est son ombre à lui tout seul, pour vous protéger. .
William Sassine 1.

Mouctar se réveille tôt ce matin, encore empli de son rêve de la nuit. Il voudrait le raconter à l'un de ses codétenus 2, mais quelque chose le retient d'en parler, un pressentiment vague mais grave. Chaque matin en effet, le récit des rêves de la nuit est l'une des occupations favorites des détènus. Les prisonniers rêvent toujours beaucoup, peut-être parce que le confinement crée un état réceptif exceptionnel et que l'esprit ne rencontre donc pas d'entrave dans leurs voyages d'évasion. Et le message véhiculé par le rêve est souvent d'une incroyable limpidité : il n'est pas rare que le prisonnier voie en rêve sa propre libération ou la mort qui interviendra quelques jours plus tard. Et c'est justement la peur d'une prémonition qui retient Mouctar de parler ce matin. D'autant que le fameux charognard, que gardiens et détenus appellent Billal, vient d'atterrir lourdement sur le toit du bloc d'en face, dans la position qui, selon le garde-chef, annonce clairement des morts.
Dans la nuit du 29 au 30 juillet, Mouctar s'est vu sur un side-car avec deux autres personnes. Le conducteur de la moto était Baldé Bodié 3. Mouctar n'a pas reconnu l'homme assis à l'arrière. La moto roule sur une route secondaire, une piste de terre rouge. Elle traverse un pont pour rejoindre la route goudronnée, puis le chauffeur arrête la moto, met pied à terre et se dirige vers la rivière, sous le pont. Cependant le terrain est glissant et Bodié s'enfonce petit à petit. Il s'agite désespérément et disparaît presque. Seule sa main dépasse au-dessus d'une eau boueuse. L'inconnu à l'arrière descend alors de moto et saisit la main de Bodié, mais celui-ci l'entraîne irrémédiablement et Mouctar les voit tous deux s'abîmer dans la fange.
Or, dans la vie quotidienne, Bodié est un fervent adepte des listikhâra. Traditionnellement, le musulman sait qu'il peut provoquer le rêve en s'y préparant convenablement avant de s'endormir : il soigne particulièrement ses ablutions et récite avant de se coucher les listikhâra, ces versets coraniques qui lui permettront, par exemple, de voir clair dans une situation qui le tracasse, et pour laquelle il a décidé précisément de pratiquer le listikhâra. Il saura ainsi quels sont les sacrifices à « enlever » comme on dit, pour infléchir le sort dans la direction la meilleure. On peut, bien sûr, s'adonner au listikhâra pour autrui et certains dormeurs en font même leur spécialité lucrative. Sékou Touré exploite cette fonction bien utile pour un gouvernant : chaque région a ses rêveurs officiels qui travaillent tous pour le Responsable Suprême de la Révolution. Ledit rêveur fait le matin son rapport au gouverneur ou au commandant de région, à qui il indique les sacrifices à faire. Le responsable administratif ou militaire transmet au président le résultat du travail nocturne de ce commis de l'État un peu particulier et se charge d'effectuer les sacrifices requis. Il en impute la dépense au budget de la région et rend compte à la hiérarchie. Tel est l'usage discret mais très officiel du listikhâra en République populaire et révolutionnaire de Guinée 4.
Cependant, pour un dormeur ordinaire, il peut être dangereux d'abuser de cette pratique divinatoire. Si tu le sollicites trop, Dieu te montrera ce que tu ne dois pas voir ! Il est risqué de s'aventurer sur ce terrain et, justement, Bodié aimait trop le listikhâra. Voici quelques jours, il a rêvé qu'il marchait en direction de la présidence à Conakry. Chemin faisant, il rencontre une connaissance qui lui annonce qu'il est condamné à mort et qu'il a intérêt à voir le président pour solliciter son indulgence. Inquiet, Bodié arrive au Palais et aperçoit des photos affichées sur un tableau. Au fur et à mesure qu'il regarde les photos, celles-ci disparaissent une à une. Toujours à la recherche du président, Bodié entend dire que Sékou Touré est au stade où il tient un meeting. Le condamné cherche à s'y rendre mais se retrouve subitement en brousse. Apercevant une maisonnette isolée, il se présente à la porte : une Chinoise l'y accueille et l'invite à entrer. Il y a dans la pièce un lit et une natte. Bodié veut s'asseoir sur le lit mais la femme lui dit de s'installer plutôt sur la natte. Ce qu'il fait. La Chinoise lui ôte ses chaussures et Bodié sort du rêve …
Le 30 juillet à Kindia, à la nuit tombée, des gendarmes ouvrent la porte de la cellule, une lampe-torche à la main. Ils appellent :
— Baldé Bodié !
Bodié les suit. La porte refermée, on entend les gendarmes s'activer dans les autres cellules, puis de nouveau des pas. La porte de la cellule s'ouvre encore et les gendarmes crient :
Barry Baba !
Baba dormait dans sa belle chemise à manches longues et carreaux noirs. On le réveille et les gardes lui disent qu'on a besoin de son témoignage pour compléter le dossier établi sur les Allemands avant de l'envoyer aux Nations Unies. Barry se lève en riant et sort tranquillement. Alors Mouctar se souvient brusquement de son rêve :
— Voilà la deuxième personne que je n'avais pas reconnue, celle qui est descendue de moto. Moi qui suis resté sur la moto, je suis sauvé pour cette fois … Quel soulagement de survivre !
Quelque temps après le départ des deux codétenus, des coups de feu retentissent sur le mont Gang an, qui domine Kindia 5 …
Dans la cellule, Oury Missikoun dit que les fusillades vont sûrement continuer. D'ailleurs, le lendemain, le chef de poste s'absente toute la journée et lorsqu'il rentre le soir, tout le monde remarque ses bottes pleines de boue. Les détenus pensent qu'il est allé creuser les tombes … La nuit du 31 juillet au 1er août, personne ne dort plus : chacun attend, redoute plutôt l'ouverture de la porte de sa cellule. Je me souviens avoir lu, sous la plume d'Amadou Hampâté Bâ, qu'un chef qui commence à tuer devient très vite un gardien de cimetière …

Notes
1. Extrait de Le Zéhéros n'est pas n'importe qui, Présence africaine, Paris, 1985, p. 113.
2. Barry Baba, Baldé Bodié, Barry Mody Oury, Diallo Oury Missikoun et Gnan Félix Mathos.
3. Ancien directeur général des douanes et ancien chef de canton de Bodié, à Dalaba. 4. Un rêve peut aussi vous conduire tout droit en prison : ce fut le cas d'un jeune de Coyah, Ibrahima Bangoura, qui rêva qu'il était devenu président de la Republique et eut le malheur de raconter son rêve … Il fut jeté au camp Boiro, ou il mourut aveugle et paralysé par le béri-béri.
5. Cette nuit-là, de nombreux cadres furent exécutés au mont Gangan, dont les deux frères de Mouctar, El Hadj Bademba et le gouverneur Thierno Ibrahima, père de vingt-trois enfants. La veille, le chauffeur de ce dernier, militare de son état, vint au camp et proposa à son patron de le faire évader.
Bademba et Petit Barry étaient d'accord, mais l'intéressé refusa : il n'avait rien a se reprocher et cela aurait été s'accuser lui-même que de fuir. Périront également dans cette fournée Balla Camara, directeur du Commerce, Dr Diallo, chirurgien à Kankan, Grand Bah, garde du corps de Sékou Touré, le capitaine Doumbouya, et bien d'autres encore.


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