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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Tribulations tchèques

Ne blâme pas Dieu d'avoir créé le tigre, mais remercie-le de ne pas lui avoir donné des ailes.
Proverbe indien

Prague, fin 1971

Je suis de retour chez ma mère et dans mon pays natal, mais tout m'y paraît étranger, comme si j'avais débarqué sur une autre planète. D'ailleurs, les autorités elles-mêmes me considèrent comme une immigrée, une réfugiée : on m'a avertie qu'il me faudra séjourner cinq ans en Tchécoslovaquie, sans quitter le territoire, pour pouvoir demander la réintégration dans ma nationalité d'origine.
Je retrouve ici l'acharnement dont mes compatriotes ont toujours fait preuve à l'encontre de ma famille : je me souviens avec horreur de l'impossibilité pour mon père de nous mettre à l'école, nous ses enfants. Pourquoi ? Parce que ce monsieur, autrichien du Tyrol, avait toujours été hostile au pouvoir communiste et n'avait jamais voulu prendre la carte du Parti. Par conséquent, il était normal que sa famille fût punie : pas de formation pour les enfants des réfractaires et des renégats ! Si bien que mon frère et moi n'avons pu fréquenter aucune école. C'est ma mère qui s'est efforcée de jouer l'institutrice d'abord, puis la professeur de diverses disciplines. Quand j'ai voulu m'inscrire en Faculté de médecine, après avoir pourtant réussi l'examen d'entrée, la réponse fut qu'il n'y avait pas assez de places … Heureusement, mon père m'a fait apprendre le métier de serveuse dans l'hôtellerie. Mais aujourd'hui, à quel travail intéressant ou lucratif puis-je prétendre ? Et pourtant, il me faut absolument trouver un emploi car, dans la Tchécoslovaquie communiste, chacun doit etudier ou travailler, pas d'autre situation possible. Ta carte d'identité en fait foi : un timbre y est apposé qui t'étiquette étudiant dans tel établissement ou salarié chez tel employeur. Je dois donc travailler officiellement dès mon arrivée à Prague. D'autant que la police tchèque a les yeux fixés sur cette femme qu'un pays communiste ami vient d'expulser dans d'étranges conditions : elle interroge régulièrement le propriétaire du magasin de cigarettes sur le comportement d'une nouvelle vendeuse appelée Mme Bah.
Heureusement, ma mère a bien accueilli sa fille dans le besoin. Elle me prête l'argent nécessaire aux réparations du petit appartement en sous-sol où je viens de m'installer. Je tiens à rembourser intégralement la somme et fais des ménages le soir, après mon travail au magasin. Mais je marche comme un zombie, pensant toujours à mes petits, toujours dans l'attente de leur retour : il paraît que Nuria l'Espagnole a récupéré ses filles, et que Marinette, l'une des Françaises expulsées, vient de retrouver la sienne. J'espère moi aussi, mais les nouvelles de Kindia sont rares et la dernière lettre est désespérante : le colis et l'argent que j'avais remis au chef de cabinet du Premier ministre guinéen, via l'ambassade de Guinée à Prague, ne sont jamais parvenus aux enfants ! Mon Dieu, mais comment faire alors pour aider les petits ?
A Prague, j'ai trois amies : Éva et Maria, qui m'ont trouvé cet emploi de vendeuse, et Jarmilka qui travaillait autrefois avec moi au restaurant Moskowa. Elle a connu Mouctar et nous parlons souvent de lui, et des enfants qui vont arriver. Elle est devenue pour moi une véritable mère, me console et me réconforte sans relâche dans ma solitude. Elle vient me chercher le dimanche pour m'emmener dans sa famille, où il fait bon vivre.
J'y retrouve Jan et Ladiana, qui sont si joyeux que j'en ai mal souvent, mais ils ne veulent pas me laisser seule et m'invitent au cinéma. Leur grand-mère insiste pour que je sorte avec les jeunes et que je me change un peu les idées. Seulement je traîne partout ma peine et ma langueur. Je ne leur en veux pas, mais je suis sûre que personne ne peut comprendre le vide qui m'habite.


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