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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Le 3 avril

Vous vous croyez libres, mais vos bourreaux se pavanent partout.
Propos rapportés par Williams Sassine

Conakry, avril 1984

Une semaine seulement après la mort de notre Guide Suprême, l'armée met d'accord les héritiers qui s'entredéchiraient pour la succession du Grand Syli : elle prend le pouvoir pour elle-même ! C'est une surprise car personne ne comptait plus sur l'armée de Sékou Touré, qui n'était plus composée que de va-nu-pieds, ou peu s'en faut 1. Mais, comme le dira l'un des deux colonels putschistes :
— La mangue était mûre. On n'a eu qu'à la cueillir !
Le Comité militaire de redressement a l'air décidé. Il a promis ce matin, mardi 3 avril 1984, de « réhabiliter les martyrs de la dictature sanglante de Sékou Touré ». Il adopte un document en dix points qui proclame :
« Nul ne sera jamais inquiété en Guinée pour ses idées. »
Voilà qui est nouveau et qui soulève beaucoup d'espoirs dans nos familles guinéennes meurtries par le passé récent. Le Camp Boiro vient d'être symboliquement ouvert et en sont sortis quelque deux cent cinquante pauvres bougres, pour la plupart inconnus et assez récemment incarcérés. Mais je n'y ai vu aucun de mes compagnons pudiquement baptisés « disparus » …
Par contre, notre rêve collectif de détenus se réalise : tous les membres du dernier gouvernement de Sékou sont conduits à la forteresse de Kindia ! La nôtre ! Lors de leur passage éclair dans le Camp Alpha Yaya, le capitaine Kaba, ancien prisonnier politique, demande à les voir. Il regarde son bourreau, Ismaël Touré, droit dans les yeux et lui dit :
— Dieu existe. Il est parfois lent, mais il vient toujours.
Quand je pense qu'un seul jour a suffi pour balayer ce formidable Parti-Etat qui, depuis vingt-six ans, gouvernait la vie de tous les Guinéens, de la naissance à la mort ! Va-t-on se venger de ce qu'on a subi ? Difficile dans un pays comme le nôtre, où tant de gens ont été bourreaux un jour et victimes le lendemain …
Les militaires au pouvoir parlent toutefois de justice et de procès. Certains de nos tortionnaires vont-ils devoir rendre compte de leurs forfaits ? Déjà l'on murmure que d'aucuns ont fui dans les pays voisins, en Guinée-Bissau par exemple, histoire d'attendre un peu pour voir comment souffle le vent nouveau … Mais vous pouvez aussi avoir la mauvaise surprise de rencontrer votre tortionnaire dans la rue, ou de voir nommé comme votre ministre et supérieur hiérarchique ce même Hervé qui, lorsqu'il était commissaire de police à Labé, avait procédé à l'arrestation de votre femme. L'excellent homme se permet encore de dire, en votre présence, à son ancienne victime :
— Alors Saran, toujours aussi belle malgré les années !
Un jeune journaliste de la Radio guinéenne, Facély II Mara, a eu l'idée d'interviewer les rescapés des camps de Sékou Touré et son émission « A vous la parole … » est très écoutée. Les torturés donnent des noms et pas seulement ceux de membres de l'ancienne nomenklatura. On me presse d'aller moi aussi raconter le calvaire que j'ai connu à Kindia et à Boiro, mais je répugne à m'exposer ainsi pour me faire plaindre. Je déteste la façon dont certains anciens détenus en rajoutent, par misérabilisme ou paranoïa … Un peu de dignité, bon sang !
Il est certain que l'époque peut engendrer des règlements de comptes. Parfois de manière involontaire … Je rencontre un jour dans la rue Maurice Camara, ancien chef de cabinet de Béavogui, Premier ministre de Sékou, à qui Milena avait remis, lors de son passage à Prague, de l'argent et un colis pour nos enfants à Kindia. Elle l'avait signalé à une amie tchèque, qui me l'a rapporté à ma sortie de prison. J'en parle à Camara et je le menace d'aller raconter ses manières de faire avec les femmes de détenus … Il prend peur et me dit qu'il n'a pas pu se rendre auprès des enfants et qu'il a distribué le contenu du colis, mais qu'il va me rendre l'argent, c'est sûr. Heureusement qu'il ne me demande pas le montant à restituer car je n'en ai aucune idée, mais le fait est que, le lendemain, je vois le monsieur monter mon escalier avec, en main, une enveloppe propre à me calmer !
La seule que l'ambiance n'incite pas à la détente est mon épouse, Saran. Elle a été très affectée par la mort de Sékou, son protecteur de toujours, et depuis lors, elle est comme frappée de mutisme. J'ai beau solliciter son opinion sur tel ou tel événement du jour, elle élude et quitte la pièce pour ne pas avoir à me répondre. Parfois, elle me fait un peu peur car elle est vraiment la fille de l'ancien régime ! Elle réagit mal le jour où les familles des victimes de Sékou défilent dans les rues de Conakry en brandissant les photos de leurs maris, pères ou frères morts dans les camps. On dirait vraiment qu'elle regrette la belle époque de la Révolution ! De plus, je la sais très attachée à son ethnie malinké 2, et en réalité elle s'inquiète aujourd'hui de la montée en puissance de celle du nouveau président, des Soussou.
Saran se montre de plus en plus morose et renfermée, se plaint de maux imaginaires et reste couchée plus que de raison. La vie devient vraiment difficile avec cette femme que j'ai pourtant aidée pendant treize ans à se former, à se soigner, en Europe le plus souvent, et à travailler à des postes que je lui ai trouvés … Mais vraiment, quelle idée saugrenue j'ai eue d'épouser une ancienne prisonnière névrosée !

Notes
1. Sékou Touré avait épuré son état-major en 1969 pour ne laisser que les membres les moins importants. Il avait éliminé physiquement tous les cadres compétents de l'armée.
2. Ethnie du président Sékou Touré.


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