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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Troisième tour

Il faut être deux pour découvrir la vérité: l'un pour la dire, l'autre pour la comprendre.
Khalil Gibran 1

Boiro, janvier 1972

Le 30 janvier 1972, voilà que le garde m'appelle. J'en ai le coeur qui bondit : quand l'appel se fait de jour, il peut y avoir espoir de libération. Je dois monter dans une jeep et le chauffeur me conduit au camp Boiro. Une fois de plus, je pénètre dans l'enceinte maudite, située en pleine ville: d'abord dans la grande cour où vivent les familles des gardes républicains, puis, derrière le lourd portail de fer, dans les blocs de détention. Déception : je dois comparaître une fois de plus devant la Commission présidée par Ismaël Touré, comme au lendemain de mon arrestation. Ismaël me tient cet étonnant langage :
— Tu vas nier ta déposition et les dénonciations qu'elle contient. Voici un papier et un bic.
Je m'exécute sur-le-champ : « La vérité du Ministre » est toujours la bonne, tous les prisonniers le savent. De toute façon, mes « aveux » ne reposaient sur rien de vrai de mon côté !
Cependant, le ministre n'est pas du tout content de la copie que je lui rends :
— Mais, non ! Tu n'as rien compris. Il te faut conserver le contenu de ta première déposition, mais revenir sur les dénonciations auxquelles t'avait incité Emile Cissé à Kindia 2.
Bon, je veux bien … Je nie en conséquence la déposition faite à Kindia et précise, comme le demande le ministre, que c'est sous la torture que j'ai dénoncé en 1971 Barry Djoliba, Barry Mariama et Marie Kantara. J'indique que ces jeunes allaient simplement danser et boire chez les Allemands que je fréquentais pour mon travail. Cette fois-ci, le ministre est satisfait et je comprends que la mise en scène n'est qu'une mascarade pour libérer ces trois-là. De fait, lors d'une deuxième séance devant la Commission, je suis confronté à ces trois personnes : je répète que je les ai dénoncées sous la pression d'Emile Cissé et que je nie à présent le contenu de ma déposition de l'époque. Les intéressés sont aussitôt libérés mais moi, je suis ramené dans la cellule 52. Les deux interrogatoires n'ont pas duré vingt minutes chacun. Cependant, mon deuxième séjour à Boiro va s'étendre sur dix-huit mois encore.
Un jour, on m'extrait de ma cellule car je n'arrête pas de me plaindre de rages de dents. Je monte dans l'ambulance pour me rendre à l'hôpital Donk.a et m'assieds à côté de … mon tortionnaire, Émile Cissé. L'homme inquiétant que j'ai connu tellement arrogant a aujourd'hui l'air tourmenté, mais il est vrai qu'il a beaucoup tourmenté lui-même ! Il tient absolument à me parler et va jusqu'à s'excuser de son comportement. Mais ce type me dégoûte et je n'ai aucune envie de lui répondre. Le dentiste nous extrait rapidement une dent à chacun et le véhicule nous ramène dans nos cellules respectives.
Après cette année et demie de séjour supplémentaire au Camp Boiro, l'espoir m'habite à nouveau : nous sommes en avril 1974 et je fais partie de l'un des trois convois de prisonniers chargés sur des camions se dirigeant vers Kindia. Je pense que nous allons être libérés, mais je suis l'un des rares à le croire. Je vois mes compagnons prier désespérément : la plupart croient qu'on nous conduit vers notre exécution … Surtout lorsque les pentes du mont Gangan sont en vue, vers Kouriya, les prières s'intensifient : dans la forteresse en effet, nul prisonnier n'ignore que c'est là le lieu d'exécution des prisonniers politiques incarcérés à Kindia 3 …
Si bien que l'entrée dans la ville de Kindia nous vaut un soulagement général et, du coup, le retour dans la forteresse en devient presque guilleret. D'aucuns disent que nous y venons pour nous retaper et les premiers jours leur donnent raison car nous sommes d'abord assez bien nourris. Mais la situation se dégrade très vite et les maladies multiples et l'absence de médicaments vont emporter plus d'un rescapé de Boiro. Un moment, les morts se compteront chaque mois par dizaines et ce, jusqu'en 1976.

Notes
1. Extrait de Le Sable et l'écume. Aphorismes, op. cit.
2. Ces dénonciations figurent en annexe 6 (journal Horoya du 10 août 1971).
3. A cet endroit-là, les familles des victimes ont retrouvé le 18 octobre 2002 , deux charniers sur la route de Gomba, à Kenendé, et, dans Sira-forêt, quatre fosses communes.


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