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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


Horreur        Table des matieres       

Vengeance ou paix ?

Tu ne vois que ton ombre lorsque tu tournes le dos au soleil.
Khalil Gibran 1

Toute ma vie n'a été qu'une plaie vive, que la Révolution a entretenue en y retournant le couteau de l'injustice et le fer de la haine. Depuis la mort du Responsable Suprême de tout cela, on pouvait penser qu'ayant survécu aux tempêtes de la Première République, je voguerais désormais sous des cieux plus cléments. Mais j'avais choisi pour compagne d'une vie que je voulais nouvelle un pur produit de l'ancien régime, inapte au bonheur bourgeois et au quotidien tranquille. Ce n'est pas sa faute, mais celle du moule dans lequel sa jeunesse a été façonnée. Quel scandale ce régime de Sékou, négation de l'homme alors que, précisément, il avait pris le pouvoir au nom de sa dignité et de sa libération ! C'est pourquoi, certains jours, j'aurais préféré mourir à Boiro et rester dans la mémoire de mes compatriotes comme innocente victime de la barbarie d'un système. J'en aurais été purifié : en effet, l'homme qui meurt dans une prison où il est injustement détenu est semblable à celui qui tombe dans la guerre sainte. Mais Dieu m'a épargné, il a voulu que je vive encore la bêtise des hommes, que j'assiste à la ruine de l'élite de mon pays et au pillage de son économie. Au règne des médiocres et à la floraison des mafieux et des escrocs. A cet épanouissement de « l'homme nouveau » que Satan-Sékou a fait germer dans ma Guinée tant aimée.
Souvent mon corps crie vengeance car mon amertume est trop grande. Je pense parfois que si j'avais les moyens de faire souffrir ceux ou celles qui m'ont brisé, je m'y essaierais volontiers. Et l'Islam me donnerait presque raison : oeil pour oeil, dent pour dent, dit la charia. Car, malgré le vieil âge qui arrive, je sens encore monter en moi des révoltes d'adolescent. Mais que puis-je, moi jeune vieillard, pour cette Guinée écrasée par le poids de son passé sanglant ? Notre terre est imbibée de trop de sang innocent versé, le péché collectif est encore trop lourd à porter pour les médiocres et les lâches que je vois s'agiter aujourd'hui. Nombre de mes compatriotes détenus ont maudit leur pays avant d'y rendre l'âme et je crains fort que leurs malédictions n'hypothèquent encore le futur proche de notre Guinée. D'ailleurs, qui se soucie de l'avenir aujourd'hui? Les arnaqueurs gagnent trop facilement l'argent volé pour songer à façonner l'avenir. J'ai l'impression que mon peuple, qui ne vit que dans le présent, croit avoir déjà expié le passé et l'avenir.
Si je ne peux pas me venger, je ne puis pas non plus accepter l'irréparable : l'échec de mon deuxième foyer. Avec Milena, j'ai connu la paix, dans la pauvreté. Avec Saran, j'ai eu du bien au soleil, mais la guerre en permanence … J'ai souvent l'impression que la vie est une immense erreur d'aiguillage, une formidable divagation de déments. Au milieu de toutes ces aberrations, bien des questions m'assaillent aujourd'hui : ai-je été dans ma vie un fils attentionné, un mari prévenant, un père vigilant ? Sûrement pas, répond ma conscience accablée. Anéanti par mes échecs, je ne vois pas comment répondre autrement, avec tous ces ratés, presque tous indépendants de ma volonté.
Dorénavant, la fatigue et les années l'emportent : j'aspire à la paix du coeur et à la tranquillité de l'âme. J'ai découvert depuis peu la femme, la veuve plutôt, de mon ami Abdoulaye. Comme je n'ai plus, depuis trois ans passés, ni travail, ni bureau, ni salaire 2, je me suis mis bénévolement au service de son association et je m'en félicite tous les jours : je me sens désormais utile non seulement à son oeuvre mais aussi à mes frères guinéens les plus démunis.
Auprès de cette femme active, je renais à la vie et à l'amour des choses simples. Au volant de sa voiture, je redécouvre les beautés de ma Guinée natale et je me plais à présent à admirer avec elle les tulipiers du Gabon, les cytises 3 et autres jacarandas en fleurs. Même la Skol 4 a près d'elle un goût différent, un goût de bonheur ! Je ne sais plus qui a écrit que le bonheur, c'est d'avoir quelqu'un à perdre, mais elle, je ne voudrais pas la perdre …
Chez elle, je ne rencontre que gens affables, amis de mon pays et désireux de lui venir en aide. Je lui en fais la remarque :
— Comment fais-tu pour ne t'entourer ici que de gens sympas ?
— C'est simple : je n'invite jamais les autres ! répond-elle en riant.
Avec Nadine, je parcours les routes de ma Guinée plurielle, pour visiter les villages bénéficiaires de sa Guinée-Solidarité.
Elle connaît en Forêt ou en Haute-Guinée des bourgades dont j'ignorais jusqu'au nom même. Que notre Guinée est belle au travers de ses yeux ! Quelquefois, je pousse l'audace jusqu'à lui dire que j'ai bien envie de lui faire l'amour sur l'herbe neuve du début de l'hivernage, en pleine brousse … Elle émet un oh! de surprise et sourit en baissant pudiquement la tête, comme la vraie jeune fille Peule qu'elle aurait pu être. Elle est pourtant aussi vieille que moi, mais, ces jours-ci, nous avons vingt ans !
Je voudrais boire une longue goulée de fraîcheur avec cette femme qui me fait encore rêver, je saurai l'attendre avec patience car c'est ce que la vie m'a le mieux appris : la patience.
Oui, je l'attendrai le temps qu'il faudra car je suis sûr que la paix a pour moi le visage de cette femme. Elle, je le sens, m'aime pour moi, pour ce que je suis, pour ce que je n'ai pas réussi à être dans ma vie brisée, broyée. J'ai trouvé là une femme saine, par qui je peux espérer être encore un peu utile à mes compatriotes, pour soulager peut-être l'immense peine à vivre des Guinéens d'aujourd'hui.

Notes
1. Extrait de Le Sable et l'écume. Aphorismes, op. cit.
2. Depuis la suppression de la Régie guinéenne du cinéma, dont les cinquante salarié n'ont jamais été reversés dans le cadre général de la fonction publique…
3. Cassia sieberiana ou Cassia kotschyana Oliv.
4. Bière guinéenne.


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