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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Guinée, les cailloux de la mémoire

Paris. Editions Karthala, 2003. 257 p., ill., maps


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Vivre après la prison

Je suis catalogué « cinquième colonne » de la catégorie de ceux qui ont refusé de mourir, donc ennemis jurés du régime.
Alpha Abdoulaye Diallo 1

Conakry, 1978

En août 1978, je vais en taxi-brousse, via la frontière de la région de Madina-Oula, chercher Ibro, qu'un parent avait recueilli à Makéni, en Sierra Leone. L'enfant n'y était pas très heureux : pour ne pas qu'on voie qu'il s'agissait d'un métis, l'oncle lui rasait complètement les cheveux, qu'il avait trop bouclés … Le petit n'a pas eu de chance d'avoir été ballotté ici et là : après avoir fait l'école primaire en soussou à Kindia, il a poursuivi sa scolarité en anglais en Sierra Leone. Il se sent de trop un peu partout et est ravi de rentrer avec moi à Conakry. Au retour je récupère, à Kindia, Maria et nous voilà repartis tous trois pour une vie nouvelle. Optimiste de nature, je veux espérer, malgré tout.
Je trouve d'abord dans le quartier de Boulbinet un petit appartement, que je cherche, non sans mal, à meubler du minimum nécessaire. Je me souviens avoir pris un taxi pour aller jusqu'à Fria, à quatre heures de route, chercher le matelas une place promis par un neveu …
A mon retour, quelle n'est pas ma surprise de voir installé sur une natte, au milieu du salon vide, un marabout qui se dit envoyé par ma mère : celle-ci lui a promis que s'il réussissait à faire libérer son fils, Mouctar l'enverrait à La Mecque et lui construirait une maison ! Il arrive donc chez moi, avec toutes ses affaires, pour la réalisation de cette promesse …
Moi qui me demandais comment diable j'allais organiser ma vie avec mon passé de prisonnier et mes enfants sans mère, voilà qu'un parasite vient en plus s'accrocher à moi … Et un parasite de taille, un marabout ! Comment me débarrasser de cet encombrant pique-assiette ? Le moment de panique passé, j'entrevois en un éclair la solution. Je m'approche de lui et lui dis, en baissant la voix d'un air apeuré :
— Vous savez, papa, on nous surveille à la sortie de la prison. On nous a mis en garde et, surtout pour l'affaire de maraboutage, c'est très délicat… Si on nous voit avec un marabout, on nous arrête tous !
Le vieux prend peur et demande à réfléchir : il vaudrait peutêtre mieux repartir en attendant que les choses se calment.
— Je crois que c'est une solution très sage, dis-je hypocritement…
Comme je n'ai aucun véhicule et que l'envahisseur avait apporté tout un barda hétéroclite, j'envoie Maria louer charrette et charretier pour embarquer les affaires du vieux. Et c'est avec un réel soulagement que je l'aide à empiler ses sacs de vêtements, ses affaires de toilette, ses nattes et ses livres saints !
Je nous vois encore, Maria marchant devant le chargement, raccompagner l'importun à la gare-voitures de Conakry …
A cette époque de ma vie, j'ai hésité à repartir en Mauritanie, où je me sentais bien, finalement. Mais la chute du président Moktar Ould Daddah m'en a empêché, je ne savais pas trop ce que devenait cette famille. Une fois de plus, l'Histoire avec un grand H venait contrecarrer mes projets et me dicter le cours de mon histoire personnelle …
J'ai repris mon travail au ministère, mais sans grand enthousiasme.
D'autant que les collègues me regardent bizarrement : un jour, je les entends ricaner à propos de ce qu'on raconte des rescapés de Boiro, que beaucoup ne sont plus des hommes et ne peuvent plus honorer leurs femmes à cause de l'électricité reçue dans les parties … Et tous de s'esclaffer bruyamment ! Je sors de mon bureau et mon apparition fige leurs rires gras, jusqu'à ce que je claque la porte pour me rendre au bar voisin. J'imagine bien les questions qu'ils doivent se poser à mon sujet… Les imbéciles ! Dans ma vie d'aujourd'hui, le matériel est certes un problème difficile à résoudre, mais ce que je trouve le plus dur au quotidien, c'est cette idée — répandue parmi mes concitoyens — qu'il est fort étrange que j'aie survécu à la détention alors que tant de soi-disant membres de la cinquième colonne n'ont pas réapparu … Pour tout dire, je suis suspect d'être sain et sauf au milieu de la population ! Non seulement les veuves des disparus m'en veulent d'être là, bien vivant, alors que leurs maris y sont restés, mais les autres me considèrent comme un individu louche, à fuir absolument : en effet, pour acheter ma liberté, peut-être m'a-t-il fallu passer avec les autorités quelque contrat douteux, de délateur par exemple ? Je ne suis pas un rescapé, mais plutôt un revenant. Je devrais être mort, et je suis là, à vouloir mordre la vie à pleines dents …

Dans ma propre famille, la situation est pire encore : je suis celui qui a dénoncé ses frères et fait arrêter la majeure partie de la parentèle de Dalaba ! On oublie qu'avant moi une dizaine de détenus au moins ont dû, dans leurs aveux forcés et leurs confessions radiophoniques, citer mes aînés parmi les contrerévolutionnaires à abattre 2 … Et après moi, d'autres encore :
Émile Kantara par exemple, directeur administratif de Fria, a donné quatre fois le nom de mon frère Thierno Ibrahima, à l'époque gouverneur de Dubréka ! Les aveux préfabriqués étaient bien conçus et permettaient, aux yeux des auditeurs de la Voix de la Révolution et des lecteurs de Horoya, d'accumuler ainsi des « preuves » de la complicité avérée des traîtres … Moi je sais ce qu'il en était, mais en attendant, il me faut vivre avec ce stigmate que j'ai envoyé mes frères à la mort ! Leur mère, Néné Foutah, m'en voudra toute sa vie 3
Parfois, dans mes moments de découragement, je me dis qu'il eût mieux valu pour moi mourir à Kindia que vivre ainsi, marqué au fer. L'étrange, cependant, est que cette attitude générale vis-à-vis des vivants, des rescapés de l'enfer, ne signifie pas que, pour autant, on honore les morts, ceux qui ont disparu dans la tourmente… Non, au contraire, les familles guinéennes — qui comptent chacune au moins un disparu — ne parlent pas de cette chose honteuse. Non seulement on ne réhabilite pas, au moins en privé, dans les salons, les victimes innocentes, mais par ce même silence, on les enterre une nouvelle fois et définitivement ! J'ai toujours été consterné de ce que mes compatriotes tuent aussi facilement leurs morts : je suis convaincu que, ce faisant, ils perdent leurs dernières chances de survie…

Notes
1. Extrait de La Vérité du Ministre. op. cit., p. 215.
2. Par exemple, Dr. Abdoulaye Diallo, Livre blanc, tome 1, p. 150; Émile Kantara, Horoya du 7 novembre 1971.
3Et elle mourut presque centenaire, en 1995 !


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