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Memorial Camp Boiro/Bibliothèque/


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


Travail, mari, patrie      Table des matieres      Ou est le crime

Où est le crime?

Je n'ai trouvé dans cet homme aucun des crimes dont vous l'accusez (Ponce Pilate).
Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (le peuple).
Evangiles de la passion

Guinée Forestière, le 29 août 1972

Toute la journée, elle a frissonné et, ce soir encore, elle sait qu'elle grelottera dans son lit. Dieu! qu'il fait froid dans ce pays. Et puis, cette horreur glacée quand elle pense à Djibril. Depuis la fin août, elle vit figée, en retrait d'elle-même. Elle se reproche le bifteck tendre, les draps propres et sa liberté d'aller et venir. Comment jouir de la lumière du matin, de l'eau du bain, de la tartine beurrée quand celui avec qui vous aviez choisi de vivre n'a certainement rien à manger, qu'il vit terré comme une bête dans l'obscurité peutêtre, et sûrement dans la saleté des geôles guinéennes? Cette pensée lui devient obsession et, petit à petit, telle une araignée patiente et industrieuse, l'obsession tisse sa toile dans la tête de Nine. Tout est prétexte pour s'accrocher dans la toile : les mille petits riens du quotidien, un Africain entrevu dans la rue, le rire de son fils, les reves d'avant-sommeil. Tout la ramène au calvaire de Djibril et elle s'en veut d'être là, à vivre normalement auprès des enfants, comme si rien ne s'était passé.
Mais au fait, que s'est-il passé exactement? Elle ne peut même pas reconstituer avec certitude l'arrestation de son mari. Les quelques informations glanées ici ou là sont souvent différentes, parfois contradictoires. Ce qui est sûr, c'est que Djibril a quitté Conakry début août pour se rendre à Timbo officiellement 1 pour un congé de maladie. De là, il est parti vers la Côte-d'Ivoire, en pleine Guinée Forestière. C'est une région qui le fascinait depuis que, voici quelques années, il y était allé défendre, comme avocat commis d'office, toute une famille accusée d'anthropophagie pour avoir participé à un sacrifice rituel, humain hélas! Le procès avait été mené comme un grand spectacle pour servir d'exemple à la région de N'Zéréckoré. Pendant les huit jours que durèrent les audiences publiques (avec hautparleurs à l'extérieur du prétoire), Djibril avait à peine réussi à lever une partie du voile derrière lequel se cache ce peuple extraordinaire de la Forêt sacrée. Il rêvait d'y séjourner plus longtemps et de faire découvrir la région à Nine à qui il parlait avec admiration de la végétation luxuriante qui couvre la contrée, des arbres dont les cimes entremêlées forment des voûtes de cathédrale que le soleil n'arrive pas à percer. Le 29 août 1972, le rêve était devenu cauchemar. Grâce aux bribes d'informations recueillies au fil des conversations ou des correspondances, Nine avait tenté d'en reconstituer le puzzle, mais chaque fois elle obtenait deux images différentes, deux versions des conditions de l'arrestation, comme si le puzzle était truqué.

Première version

La partie du voyage qu'il doit faire à pied n'en finit plus. Djibril savait bien que le pays était étendu mais, aujourd'hui, il n'en peut plus de le parcourir. Il ne reste plus qu'une vingtaine de kilomètres avant d'arriver au village.où habite le passeur qu'on lui a indiqué. Courage! Tout s'est bien déroulé jusqu'ici : les adresses qu'on lui avait données pour faire halte la nuit étaient toutes celles de braves gens, c'est vrai. Dieu que ce pays est beau! Et dire qu'il avait promis à Nine de l'y emmener un jour… Le passeur veut bien lui louer un vélo qu'il recommande de laisser un peu après Tienkoro, mais se refuse à l'accompagner. Il conseille d'attendre la nuit avant de se diriLyer vers la frontière. Certes, la tenue paysanne de Djibril peut faire illusion, mais il a tout de même l'air d'un monsieur-de-la-ville. Mieux vaut essayer de passer la nuit. Djibril a donc attendu chez le passeur que la nuit soit avancée. La lune est un peu trop claire à son goût et le vélo un peu trop grinçant. Il ne reste que six ou sept kilomètres avant d'atteindre Massala, du côté ivoirien. Il arrivera dans un kilomètre à peine à l'endroit où il doit laisser le vélo. Ensuite, il continuera à pied. Quand, soudain, un « halte! » impératif lui fait mettre pied à terre: il n'a pas entendu venir cette patrouille de sécurité qui devait être au repos quelque part.
— Pourvu qu'ils me parlent français, se dit Djibril qui ignore tout des langues de la Forêt.
De fait, le chef de la patrouille n'est pas du coin. Il veut savoir, en français, ce que fait Djibril sur ce sentier à deux heures du matin.
— Parent malade, village là-bas, répond Djibril en se forçant à buter sur les mots.
— Ah! dit le chef laconique.
Ils le laissent remonter sur son vieux vélo et continuent leur route. Cinq minutes plus tard, ils rencontrent le passeur à qui ils demandent ce qu'il fait à cette heure tardive, en pleine forêt :
— Je vais chercher mon vélo : il est en panne un peu plus loin.
Le chef trouve louche cette histoire de vélo : pourquoi l'homme n'attend-il pas le jour pour aller chercher un vélo en panne? Et le type un peu trop distingué de tout à l'heure était à vélo justement. Il faut tirer cela au clair!
— On va chercher le vélo avec toi, décide-t-il. Tu nous guides. Allons, vite! Et vous, dit-il à deux de ses hommes, rattrapez-moi le cycliste de tout à l'heure! Allez, courez!
Les récits des deux hommes ne concordent pas. La patrouille les arrête tous deux et les conduit au poste frontière de Sinko 2.

Deuxième version

Djibril a pris place, à Mamou, dans l'un de ces camions qu'on appelle « taxi-brousse » et qui portent des noms aussi engageants que « Au petit bonheur la chance » ou « Bel espoir ». Le sien a pour nom « A la grâce de Dieu » et n'a l'air de tenir que par la rouille de la carrosserie et la « débrouille » de son chauffeur-propriétaire. Mais enfin, l'essentiel est quil le conduise au poste frontière de Sinko. Djibril est vêtu comme un commerçant habitué à faire la navette et ses faux papiers sont en ordre. Les voyageurs arrivent en bringuebalant devant le poste de contrôle. Ils descendent du camion et présentent leurs cartes ou laissezpasser. Le douanier qui inspecte ceux de Djibril lui rend le tout sans rien dire. D'ailleurs, il est engagé dans une conversation avec un collègue. Djibril passe son chemin en suivant à pied les premiers voyageurs, puisque le camion ne continue pas en territoire ivoirien mais retourne sur Kissidougou.
Mais où est le petit Foulah qui a fait tout le voyage avec lui, depuis Mamou? Djibril se retourne et le voit en grande discussion avec les douaniers. Il doit avoir un problème. Revenant sur ses pas, Djibril se rend compte que les explications données par son jeune compagnon ne sont pas claires pour ces messieurs de la douane. Il entreprend alors de parler à la place du petit :
— Mais dis donc, toi, le commerçant? Tu m'as l'air de parler un français de ministre. Montre un peu tes papiers!
Voilà comment Djibril, trahi par son français impeccable, aurait été arrêté, victime de son bon coeur.

Amené au poste de douane, Djibril est fouillé. Une jeune fille est dans la pièce, qui rapportera à son beau-frère en Côte-d'Ivoire que Bari n'avait sur lui qu'un passeport diplomatique et onze dollars américains (quelle fortune! au moins ne pourra-t-on pas l'accuser de trafic de devises, délit passible de la peine capitale à cette époque). Le porteur d'un passeport rouge est sûrement une personnalité. Mieux vaut appeler le gouverneur à Beyla pour avoir les ordres : c'est le raisonnement qu'a dû tenir le commandant du poste. Un ordre de transfert arrive effectivement, mais pour où? Nine ne le saura pas, la jeune fille témoin de la fouille ayant alors quitté la pièce.
Selon les uns, Djibril aurait été transféré à Kankan (au camp militaire ou à la gendarmerie?), selon les autres, à Beyla ou Macenta. D'autres enfin affirment que c'est à Conakry que le mari de Nine fut conduit (mais à quel camp? Boiro, Alfa Yaya ou Samory?). Impossible de le savoir. En fait, Nine perd complètement la trace de Djibril au poste frontière le 29 août 1972.
Elle essaie alors de savoir ce qu'on peut bien reprocher à son mari. Les premiers éléments de l'enquête lui donnent espoir: bien sûr, Djibril était surveillé depuis qu'elle et les enfants étaient partis de Guinée, mais les autorités ne lui reprochent rien d'autre que d'avoir voulu quitter le pays (ce qui n'est pas un crime, cherche-t-elle à se convaincre., puisqu'un Guinéen sur trois a choisi l'exil). Son arrestation n'a été annoncée ni dans « Horoya » ni à «La Voix de la Révolution 3 », ce qui, lui assure-t-on, peut signifier que l'affaire n'est pas grave. Néanmoins.) peu de temps après, deux collègues de Djibril au ministère sont arrêtés, le premier pour avoir signé l'autorisation d'absence du chef de cabinet, le deuxième pour avoir aidé Djibril à se procurer un passeport diplomatique. De même, un cousin transporteur, qui aurait été informé du désir de Djibril de s'en aller mais ne l'a pas dénoncé comme le veut la logique révolutionnaire, est arrêté à son tour. Ses trois femmes et ses nombreux enfants se retrouvent sans moyens de subsistance puisqu'on confisque le camion et le taxi qui faisaient vivre la maisonnée. La soeur aînée de Djibril, arrêtée pour interrogatoire, est relâchée quelques jours plus tard, mais collègues et cousin restent au trou 4. La police secrète, ayant dénoncé le désir de fuite de Djibril, les autorités avaient été promptes à réagir.
Début 1973, Nine s'affole: un inspecteur de la police guinéenne, en stage à l'étranger, déclare que Djibril est accusé de trahison, qu'il aurait signé des aveux disant qu'il faisait partie de la « cinquième colonne » des collaborateurs avec la France, quIl était membre du « Front de libération de la Guinée » et qu'il allait précisément « rejoindre son poste ». Nine est effondrée : on est en train de fabriquer sur mesure de lourdes accusations contre son mari. Elle a envie de revenir à Conakry pour crier à Sékou Touré:
— «Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien 5 ! »
Vous avez signé, respectez votre parole : rendez-moi Djibril !

Notes
1. Ancienne capitale du royaume du Fouta-Djallon.
2. Nine se demande si le passeur n'a pas été tenté de toucher la prime promise par les autorités à quiconque permet l'arrestation d'un candidat à l'exil.
Selon une variante de cette première version, Djibril aurait emprunté une pirogue pour traverser le fleuve-frontière mais aurait été rattrapé avant d'avoir atteint la rive ivoirienne.
3. Radio-Conakry.
4. Ces deux paisibles fonctionnaires sont morts au Camp Boiro, affaiblis par la malnutrition et l'absence de soins médicaux. En revanche, le cousin transporteur, jamais interrogé, fut libéré trois ans plus tard.
5. Article 13, § 2 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et article 12, § 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Guinée en février 1978.

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