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Mémorial Camp Boiro
Témoignages


Alpha Abdoulaye Diallo 'Portos'

Interview publiée sur Guinéenews. 1er Mai 2005

Aujourd'hui Guinéenews reçoit Monsieur Alpha-Abdoulaye Diallo, plus connu sous les pseudonymes de « Porto » ou « Portos » qui va nous parler de son livre publié aux éditions l'Harmattan « Dix ans dans les géôles de Sékou Touré ou la Vérité du Ministre ».

Monsieur Alpha Abdoulaye Diallo, titulaire d'un Doctorat en Droit Privé et d'un autre en Droit public en France, était à peine âgé de 24 ans, lorsqu'il fut sollicité par les autorités guinéennes en 1959, pour consolider l'indépendance acquise après le référendum du 28 septembre 1958. Répondant à cette demande, il rentre en Guinée et sera l'un des proches collaborateurs de Sékou Touré, occupant successivement les postes de Secrétaire d'Etat (Ministre) aux Affaires étrangères, chef de la délégation guinéenne à l'ONU et Secrétaire d'Etat à la Jeunesse, aux Sports et à la Culture populaire. Le 22 novembre 1970, lors de l'agression portugaise, il fait partie de ceux qui vont aller entourer le Président Sékou Touré et organiser la sécurité du Chef de l'Etat et de sa famille. Contre toute attente, il est arrˆté une année plus tard pour avoir participer au « complot de la cinquième colonne ». Il va purger dix ans de prison au Camp Boiro.

Son ouvrage, qui avait déjà fait l'objet d'une 1ère édition chez Calmann-Levy en 1985 sous le titre « la Vérité du Ministre ou dix ans dans les geôles de Sékou Touré » est un témoignage d'un cadre qui a cotoyé le régime et a connu le célèbre camp Boiro. Avec des mots simples, mais très poignants, qui tiennent le lecteur en haleine, il nous présente la vie au Camp Boiro où malgré les incertitudes du lendemain, ou la quasi certitude de ne jamais en sortir vivants, les détenus ont su créer une atmosphère emprunte d'accents d'humour, de solidarité, de regards, de gestes pour les aider à supporter la vie inhumaine à laquelle ils étaient contraints. Camp Boiro qui a happé avec férocité plusieurs cadres et anonymes Guinéens ou Etrangers ou gardé « une tranche » de vie ceux qui en sont sortis vivants mais avec des séquelles.

L'auteur nous fait également partager certains secrets des coulisses sur les méthodes de la commission du Camp Boiro longtemps dirigée par Ismaël Touré. Au fil des pages, nous rencontrons des personnalités qui ont contribué à la mise en place des institutions guinéennes et dont beaucoup seront exécutées dans des conditions atroces. Monsieur Portos, par son témoignage souhaite que plus jamais la Guinée ne vive cela.

Guinéenews — Bonjour Monsieur Diallo. Vous venez de rééditer, aux éditions l'Harmattan « Dix ans dans les géôles de Sékou Touré ou la vérité du Ministre », pourquoi avoir écrit ce livre et le faîtes vous rééditer ? Avez-vous hésité avant d'écrire cet ouvrage ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos: Bonjour Mlle Baldé. Merci pour cette interview. Je voudrais vous dire que j'ai écrit ce livre pour témoigner de la réalité de ce qui se passait dans la Guinée de Sékou Touré.
Je l'ai écrit par devoir de vérité envers tous ceux qui sont morts dans les prisons politiques de cette Guinée sans mˆme savoir pourquoi et qui ne peuvent plus se défendre. J'ai décidé d'ˆtre leur Avocat, à tous.
Quand j'étais au bloc du camp Boiro, sans espoir de m'en tirer, mon voeu le plus cher était qu'il y eût quelqu'un qui révélât, un jour, ce que nous avions vécu, nous prisonniers politiques de Sékou Touré, et qui peut ainsi contribuer à notre réhabilitation.
Pour la réédition de ce livre, cela s'est passé de la façon la plus simple. J'étais, un jour, à l'Harmattan rue des écoles à Paris : je consultais les différents ouvrages qui venaient de paraître. Un responsable de la maison m'a reconnu et m'a posé la question de la réédition. C'était au mois de novembre 2004. Tout s'est vite passé. Et en décembre 2004 l'ouvrage paraissait sous le titre inversé « Dix ans dans les geôles de Sékou Touré : la Vérité du Ministre ».

Guinéenews — Votre livre est centré sur le vécu du débarquement du 22 novembre 1970, “le complot” qui en a été extirpé, celui de la cinquième colonne et l'univers du Camp Boiro. Vous n'occultez pas pour autant les complots postérieurs comme le complot peul et celui qui a suivi les manifestations des femmes. Pourquoi ne parlez-vous pas des complots antérieurs ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Je me suis concentré dans cet ouvrage sur ce qu'il a été convenu d'appeler l'agression portugaise contre la Guinée. J'y ai mentionné, en quelques mots, le Complot Peul et la révolte des femmes.
Ces « complots » et « les complots » d'avant cette agression sont, dans mon esprit, tellement importants puisqu'ils ont tous, connu des morts de citoyens guinéens, qu'ils méritent un ouvrage à part—qui sera en quelque sort une théorie générale des « complots sékou touréens » et qui montrera que tous ces complots sont, tous préfabriqués dans des buts politiques précis.
Je voudrais vous faire la confidence, Mademoiselle Baldé, que cet ouvrage est pratiquement prˆt et qu'il ne me reste plus qu'à trouver un éditeur pour sa publication.

Guinéenews — Titulaire de nombreux diplômes universitaires en France et voulant poursuivre vos études jusqu'à l'agrégation, vous n'hésitez pas cependant à rentrer en Guinée en 1959 au lendemain de l'indépendance. Vous serez un des proches collaborateurs de Sékou Touré jusqu'en 1971. Vous serez successivement Secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, chef de la délégation guinéenne à l'ONU et Secrétaire d'Etat à la Jeunesse, aux Sports et à la Culture populaire. le 22 novembre 1970 jour de l'agression portugaise, en pleine nuit, vous, de nombreux ministres et certains responsables de l'armée, n'avez pas hésité à vous rendre auprès du Président Ahmed Sékou Touré en signe de solidarité gouvernementale et pour organiser sa sécurité. Une année plus tard, en août 1971, c'est à travers la télévision que vous apprenez que vous faîtes partie des agents de la cinquième colonne. De quoi avez-vous été accusés ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Oui, au lendemain de l'indépendance de la Guinée, suite à son vote historique au référendum de 1958, j'ai été effectivement contacté par les nouvelles autorités guinéennes pour rentrer en Guinée et aider à consolider cette indépendance. Je venais de passer mon diplôme d'études supérieures de doctorat de Droit Public après celui de Droit Privé. Je n'ai pas hésité : j'ai donné mon accord mais, pour moi, c'était juste pour le temps de la consolidation de l'indépendance.
En 1961, je pensais que c'était chose faite et je demandais à retourner en France préparer et soutenir ma thèse, après mon diplôme d'études supérieures de doctorat de science politique obtenu l'année précédente bien que travaillant en Guinée, l'agrégation restant mon objectif. Quand je lui ai posé la question de mon retour en France, à cette fin, le Président Sékou Touré a insisté pour que je reste encore, compte tenu, me disait-il en me flattant, de tous les services que j'ai déjà rendu au pays. C'est ainsi que j'ai continué : il m'a aussitôt nommé Directeur de cabinet au ministère des Affaires Etrangères (j'avais 26 ans), puis Secrétaire général puis Secrétaire d'Etat (j'avais 32 ans au plus) ou mˆme Ministre, puis à la Jeunesse. Vous connaissez la suite.

Guinéenews — Vous, comme beaucoup d'autres personnes avez été conduits devant une commission dirigée par Ismaël Touré, frère du Président Sékou Touré qui n'hésite pas à utiliser des moyens de torture inimaginables pour obtenir des aveux dans le sens souhaité par Ismaël Touré. D'ailleurs certains perdront la vie lors de ces séances de torture. C'est le cas d'un Allemand, Seibold Hermann. Mais ce qui est frappant, c'est qu'à aucun moment on a assisté à un procès. Est-ce cette commission qui servait de juridiction ? Si c'est le cas, le droit guinéen de l'époque ne reconnaissait- il pas le droit à la défense, le droit notamment d'avoir un avocat ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Le Droit guinéen de l'époque reconnaissait bien tout ce qu'il est convenu d'appeler les droits de l'Homme, tous les droits traditionnels à la défense, à un procès équitable. Mais cela, pour le régime de Sékou Touré, c'était de la théorie, de la poudre, en quelque sorte aux yeux de l'extérieur pour faire croire que le régime était démocratique.
Au niveau de la commission du camp Boiro on vous accusait de tous les maux et on ne vous demandait que de reconnaître ce dont on vous accusait. En ce qui me concerne, Ismaël Touré m'a dit que j'étais de la CIA, de l'Intelligence Service britannique, du 2ème Bureau français, du réseau SS nazi…
Ne voulant pas perdre le sens de l'humour, j'ai dit à Ismaël Touré qu'il en a oublié un. Lequel ? me demanda-t-il
Je répondais —le KGB !
Il est alors entré dans une colère noire ! Et avant que je ne réalise, j'étais ligoté, pendu à la poutre et la gégène tournait à plein rendement.
Peu importe d'ailleurs, ce que vous direz ! Ghussein Fadel, par exemple dira qu'il a été recruté par Arsène Lupin ! Il sera tout de mˆme fusillé !
Certains qui refusaient de « reconnaître » ce dont on les accusait mourront à la torture. C'est le cas notamment et donc pas uniquement, de l'Allemand Seibold, du jeune et brillant cadre Guinéen, Paul Stephen, âgé alors d'à peine 34 ans !
Ismaël Touré me dira d'ailleurs au cours de mon interrogatoire, que peu importait le contenu des dépositions et qu'avant d'arrˆter qui que ce soit, on déterminait d'abord la peine à laquelle il serait condamné !
A l'occasion, on avait érigé l'Assemblée Nationale en Tribunal révolutionnaire suprˆme à qui on fera entendre les bandes « fabriquées » à Boiro et qui ne fera qu'entériner les décisions du Comité révolutionnaire, en réalité de Sékou Touré aidé d'Ismaël Touré.
Il faut bien noter d'ailleurs que tous les condamnés à mort avaient été exécutés avant mˆme la réunion de l'Assemblée Nationale : d'autres victimes condamnées aux travaux forcés à perpétuité seront elles aussi- purement et simplement exécutées !

Guinéenews — Votre ouvrage comprend des annexes où vous avez établi la liste de plusieurs personnes qui ont été emprisonnées à un moment donné pour complot. La plupart des personnes arrˆtées sont des Guinéens. Mais on note aussi une cinquantaine d' Etrangers dont une trentaine de Français, des Belges, des Allemands, des Maliens, des Sénégalais etc… Mais à aucun moment je n'y vois des prisonniers portugais. Pourtant la principale agression extérieure qu'a connu la Guinée pendant le règne de Sékou Touré c'est le débarquement des Potugais venus libérer des prisonniers portugais détenus par le PAIGC le mouvement de libération de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert dirigé par Amilcar Cabral qui avait sa base à Conakry.

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — On ne peut pas dresser la liste des soldats potugais ni mˆme en indiquer le nombre. Il s'agit de soldats embarqués à Bissau qui ne connaissaient pas la destination des bâteaux ni l'objectif précis de la mission.
On les a débarqués à l'aéroport de Conakry qu'ils devaient détruire. Ils s'y sont refusés quand ils ont vu qu'il s'agissait de l'aéroport de Conakry-Gbessia. Ils se sont rendus aux autorités guinéennes avec toutes leurs armes, sans avoir tiré le moindre coup de feu.
On les a fait entendre par la mission des Nations Unies venue à Conakry à cette occasion. Après quoi, on les a tous passés par les armes.
Enfin, je dois ajouter que les listes qui figurent en annexe de mon ouvrage sont tout à fait incomplètes puisque dressée de mémoire. Je suis sûr que les personnes, que j'y ai omis et leurs familles voudront bien me pardonner leur omission !

Guinéenews — Vous décrivez l'univers du Camp Boiro tel que vous l'avez vécu. Un seul mot vient à l'esprit : la déshumanisation, une volonté de briser la qualité d'humain à l'individu. Entre votre arrestation intervenue quelques heures après la citation de votre nom à la télévision et votre libération en 1980, votre famille ignorait votre sort, vous n'aviez pas le droit de visite. On ne vous informera pas non plus du décès de votre père. Les communications entre les prisonniers étaient sous étroite surveillance lorsqu'elles n'étaient pas interdites. Les prisonniers malades ne bénéficiaient pas de soins. Beaucoup sont d'ailleurs morts par manque de soins. Les prisonniers qui mourraient étaient enveloppés dans du linge sale. La pudeur nous interdit de décrire certaines conditions sanitaires dans lesquelles étaient maintenues certains prisonniers selon la gravité des faits qui leur étaient reprochés. Les prisonniers ignorent les peines qu'ils purgent. Pour ceux qui connaîtront la mort ou « le voyage », ils seront exécutés de différentes façon : par pendaison, par fusillade ou par Diète Noire c'est à dire une privation totale de nourriture et de boissons y compris l'eau jusqu'à ce que mort s'en suive. Certains ont été noyés, un a été jeté d'un avion, un autre enterré vivant …

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Au début il n'existait aucun soin sanitaire. Puis, on avait un infirmier major militaire — à qui, plus tard encore, on a adjoint un médecin, prisonnier lui aussi, et travaillant sous les ordres. La tâche de ce médecin était ingrate puisque démuni de tout médicament et tenu d'obéir à l'infirmier major.
Un homme de garde, sans aucune expérience en matière médicale était chargé de distribuer les médicaments disponibles (des comprimés en général) et d'administrer les piqûres, quand il y en avait, aux détenus qui lui servaient de cobayes.
Un jour au lendemain de la visite du Président Giscard d'Estaing, cet homme de garde devait donner de la coramine à un détenu « blanc » qui devait bientôt ˆtre libéré et mettre des gouttes dans les yeux d'un autre détenu « blanc » en attente de libération, lui aussi. Il fit exactement l'inverse : il mit la coramine dans les yeux de l'un et donna les gouttes à avaler à l'autre !

Guinéenews — Nombreux sont ceux qui ne sortiront jamais vivants des différents camps. D'autres en sortiront mais avec des séquelles physiques comme la cécité, la paralysie, l'infirmité et des séquelles psychologiques. Savez-vous combien de camps existaient sous le régime de Sékou Touré. En existe-t-il encore aujourd'hui ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Dans la Guinée de Sékou Touré on dénombrait quinze ( 15 ) camps militaires qui servaient de lieux de détention politique. Les plus connus étaient les suivants :

Aujourd'hui, je ne sais pas —on parle de « Koundara» et de Fotoba. Je ne pense pas que la situation de ces camps soit la mˆme qu'à l'époque de Sékou Touré…

Guinéenews — Pour les personnes qui en sont sorties vivantes, peu ont témoigné, pouvez-vous expliquer ce silence ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Pour certaines de ces personnes, ce silence s'explique parce qu'elles estiment qu'elles ne savent pas écrire. Pour d'autres c'est simplement qu'elles sont confrontées à la difficile lutte pour le quotidien car il ne faut pas oublier que tous les biens meubles et immeubles des détenus politiques ont été saisis et qu'il faut redémarrer la vie dans des conditions extrˆmement difficiles.
J'avoue que personnellement j'ai été souvent tenté par cette dernière position. Je le dis d'ailleurs dans l'avant-propos de la Vérité du Ministre. J'ai continué par devoir de mémoire de vérité, de dette à acquitter envers ceux qui sont restés à jamais à Boiro !

Guinéenews — En prison, vous avez aperçu ou côtoyé des personnes anonymes comme des paysans, des commerçant et aussi des personnalités connues en raison des fonctions qu'elles occupaient ou en raison de la mobilisation internationale qu'a suscitée leur arrestation. C'est le cas de Monseigneur Tchidimbo, archevˆque de Conakry. C'est aussi le cas de Diallo Boubacar Telli, Premier Représentant de la Guinée à l'ONU, ancien ambassadeur à Washington et premier Secrétaire général de l'OUA. Malgré les difficultés de communication entre les détenus, vous avez pu recueillir le testament politique de Diallo Telli, avant sa mort. Quel est ce testament ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Oui, j'ai pu prendre contact avec d'autres prisonniers au fil du temps, parfois directement-sur le tard, parfois par l'intermédiaire de gardes avec lesquels nous avions réussi à tisser des relations de confiance au bout d'un certain temps.
En ce qui concerne Diallo Telli, quand il arrivait à Boiro, j'étais dans ma septième année de détention. Il m'a fait dire-par intermédiaire, directement c'était impossible—qu'il sait qu'il ne sortira pas vivant de Boiro mais que moi, j'en sortirai vivant ! Il me demandait à ma sortie de me battre pour l'unité nationale que Sékou Touré veut casser—casser la nation guinéenne.
Ma réponse était nette : ni lui, ni moi n'avions de chance de sortir de Boiro. Mais sur son insistance, je lui ai promis de travailler à l'unité nationale guinéenne- et africaine ce qui est d'ailleurs conforme à toutes mes convictions politiques les plus profondes !

Guinéenews — Parfois les exécutions se faisaient par groupes : par des pendaisons parfois publiques ou des fusillades. La nuit du 17 au 18 octobre 1971 beaucoup de Ministres, des ambassadeurs et de Gouverneurs de régions furent fusillés. Certaines de ces exécutions de masse ne visaient pas seulement à l'élimination physique des « ennemis de la Révolution », elles participaient à des pratiques occultes obscurantistes pour conjurer le sort ou jeter le sort à ceux que le régime avait en aversion comme Houphouet Boigny de la Côte d'Ivoire.

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Avec l'expérience acquise au Camp Boiro, nous avons fini par savoir que toutes les exécutions — qu'elle que soit la méthode utilisée — correspondaient à des pratiques occultes, à des sacrifices humains. Nous avions remarqué que ces sacrifices avaient lieu à l'occasion de chaque grand évènement concernant Sékou Touré, le Parti ou l'Etat, ce qui équivalait la mˆme chose, Sékou Touré étant à la fois le Parti et l'Etat.
En ce qui concerne les exécutions de la nuit du 17 au 18 octobre 1971, elles avaient pour but de liquider Houphouët Boigny. Ses voyants, ses féticheurs avaient convaincu Sékou Touré que s'il sacrifiait autant de cadres que Houphouët avait d'années d'âge, ce dernier allait perdre le pouvoir et ˆtre définitivement liquidé.
Ce n'est qu'à ma sortie de prison que j'ai appris que Houphouët serait né un 18 octobre.

Guinéenews — Votre livre est aussi un livre d'espoir. Car malgré les conditions de vie carcérales et cette volonté de déshumaniser l'ˆtre, on constate cette faculté de l'homme à toujours pouvoir s'organiser en société et faire face aux épreuves. C'est ainsi qu'au Camp Boiro où plane l'ombre de la mort, les détenus de toutes les couches sociales, professionnelles y ont instauré un art de vie faite de solidarité, de compassion face à la mort, à la faim au désespoir mais aussi à l'espoir sans égard à l'appartenance ethnique ou religieuse. Malgré les difficultés, les prisonniers sentant un de leur entrain de faire le « voyage » vers la mort tentaient par tous les moyens d'apporter un réconfort à la victime. Cette mˆme solidarité entre les Guinéens existait aussi en dehors des camps. La population soumise aux dures conditions économiques et désabusée par les promesses non tenues de cette Révolution, était finalement unie, ne suivant la propagande du régime que de façade.

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Oui, en ce qui me concerne, je suis optimiste, très optimiste quant à l'avenir de notre Pays, la Guinée.

Nous avons, en effet, tout ce qu'il faut pour sa construction et mˆme par delà pour en faire un élément d'avant-garde, un élément moteur pour la construction en Afrique occidentale d'un ensemble étatique cohérent, stable et fort, préalable à la réalisation de l'unité continentale africaine.
Nous avons pour cela et les ressources naturelles et les ressources humaines ! Il nous faut simplement nous organiser pour opérer la réconciliation nationale entre les Guinéens que divisent aujourd'hui des contradictions ethniques, mais aussi politiques, des contradictions entre Guinéens de l'Intérieur et Guinéens de l'Extérieur. Et je me répète : pour cela je suis et reste optimiste !

Guinéenews — La détention au Camp Boiro s'accompagnait de la saisie des biens au profit de l'entourage de Sékou Touré. Dans votre cas, vos biens ont été confisqués et la maison dont vous avez entamé la construction a été complètement rasée après votre libération. Est-ce que vous avez récupéré vos biens après la chûte du régime ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Effectivement tous les biens des détenus politiques avaient été saisis. Au changement de régime les militaires ont décidé de les leur restituer.
Mais là, il faut distinguer les biens mobiliers (meubles, comptes en banque, véhicules, bijoux, espèces…) définitivement perdus et les biens immobiliers qui ont été restitués par ordonnance de M. le Président de la République Lansana Conté.
En ce qui concerne ma maison de la Minière dont j'avais fini tout le gros œuvre, elle a été purement et simplement rasée après ma libération et le terrain attribué à Sa Majesté HASSAN II qui devait y construire son Palais pour l'OUA 1984 qui n'a pas eu lieu suite au décès de Sékou Touré.
J'ai pu récupérer ce terrain grâce à la royale compréhension de SM HASSAN II : je lui en reste toujours reconnaissant !

Guinéenews — Une semaine après le décès de Sékou Touré, le Camp Boiro a été ouvert et tous les prisonniers libérés, qu'est-ce que vous avez ressenti ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Une joie immense et beaucoup d'espoirs pour l'avenir démocratique et de liberté de notre pays. Mon voeu le plus ardent, ma prière la plus fervente alors c'est que ce qui s'est passé sous l'ancien régime ne se reproduise plus jamais.

Guinéenews — Certains pensent que pour favoriser l'unité nationale, il faudrait oublier cette période douloureuse et ne retenir que le positif, quel est votre avis ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Non ! Non ! Et non ! Il ne faut surtout rien oublier car si on oublie le passé on se condamne inévitablement à le revivre. Je suis d'accord avec le philosophe qui a déclaré que la meilleure façon de revivre le passé c'est de l'oublier !

Guinéenews — Que pensez-vous de la réhabilitation de l'ancien régime par l'actuel ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Je ne suis pas d'accord sur une quelconque réhabilitation de l'ancien régime. Une telle réhabilitation signifierait que cet ancien régime a eu raison de faire ce qu'il a fait. Dans ce cas alors pourquoi l'avoir changé ?
A mon avis il faut clarifier la situation en s'éloignant cependant de toute haine, de tout esprit de vengeance, car la haine et la vengeance ne construisent pas et nous avons un impérieux devoir de construire —enfin— notre si beau pays, nous Guinéens…

Guinéenews: Existe-t-il un mémorial pour toutes les victimes du camp Boiro ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Il n'en existe pas. Et, personnellement, je le regrette. Il en faudrait un sur lequel on mettrait « Plus jamais ça » ou bien « Ô toi l'ami qui passes, souviens-toi ». Cela contribuerait à la réconciliation nationale !

Guinéenews — Après votre libération vous n'avez pas renoncé à la politique. Vous avez créé un parti politique, le PGP. Dans votre livre vous exposez votre vision institutionnelle de la Guinée. Vous préconisez le bipartisme. Pensez-vous qu'au regard de la situation actuelle où il existe des dizaines des partis politiques, y compris le vôtre, il est encore possible de tous les réduire à deux ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Je suis un solide et fervent partisan du bipartisme dans notre pays, car le multipartisme intégral — et l'expérience le confirme – engendre inévitablement des partis de caractère ethnique.
De toutes façons, des politiciens de très bas vol, incapables de présenter des programmes politiques cohérents se rabattront toujours sur leur ethnie pour y trouver des « militants » et des électeurs en avançant des arguments de caractère purement ethnique.
Le problème qui se pose pour le bipartisme c'est savoir comment choisir les deux partis qui seront retenus.
A mon avis, il s'agira, au départ, de proclamer le multipartisme intégral, avec la restriction qu'à l'issue des premières échéances électorales-les législatives par exemple — seules seront retenues, légalisées les deux formations politiques qui arriveraient en tˆte.
La méthode a l'avantage d'avoir un caractère démocratique puisque c'est le peuple qui se sera prononcé. D'autre part, elle obligera les différentes formations politiques à se regrouper dès le départ sur la base d'affinités politiques. Enfin, elle évitera ce que certains craignent à savoir que le Pouvoir ne crée son propre parti et ne finance un second parti qui serait à sa dévotion !

Guinéenews — Comment voyez-vous l'avenir de la Guinée ?

Alpha-Abdoulaye Diallo Portos — Je suis optimiste, très optimiste quant à l'avenir de la Guinée. J'en dirai que c'est un pays d'avenir en raison de ses immenses ressources naturelles, de sa position géographique avec ouverture sur la mer, avec frontières communes avec six pays, en raison surtout de la diversité de l'ingéniosité et de l'ouverture d'esprit de sa population dans toute sa composition.
Je suis sûr que la Guinée jouera un rôle de premier plan dans la construction de la sous région ouest-africaine, d'un ensemble étatique cohérent solide, solidaire et viable que personnellement j'appelle de tous mes vœux et qui sera une étape à la construction de l'unité continentale africaine.

Guinéenews — Merci Monsieur Diallo. Pour terminer cette interview, nous livrons à nos lecteurs cette citation de notre invité extrait de son livre :

« Les précautions constitutionnelles, si importantes soient-elles, ne doivent jamais faire oublier au peuple de Guinée qu'il est et demeure le seul garant de sa liberté, de la réalité de la démocratie guinéenne, du respect de ses droits fondamentaux, du renforcement de son unité nationale. Dans ce domaine, il ne peut compter ni sur les Etats, africains ou non, capitalistes ou socialistes, toujours trop fortement retranchés derrière la raison d'Etat souvent simple déraison d'Hommes d'Etat et la non immixtion dans les affaires intérieures, ces monstres juridiques qui leur permettent de violer délibérément la morale, la loi naturelle, et la loi positive tout en affirmant très haut qu'ils ne font que la respecter… »

Hassatou Baldé


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