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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


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Les événements du 27 août
(la révolte des femmes)

De gros nuages noirs s'amoncellent sur un ciel bas. Un soleil timide essaye de les percer, y parvient de temps en temps, pour être vaincu, l'instant d'après. Entièrement recouvert mais ne renonçant pas au combat, il reprend encore le dessus, sachant qu'il aura finalement le dernier mot.
Nous sommes au jardin, essayant de nous occuper à quelques petits travaux de routine. La sentinelle, Napoléon 1, un vieux compagnon de Fadama, aussi bien en Indochine, qu'en Algérie, s'approche des épis de maïs. La mine attentive, le visage concentré, il les considère d'un œil qui nous intrigue. Il est trapu, tout en muscles. Il a le physique des originaires de la forêt dense. Il est toujours renfermé, taciturne, lointain, mais sous sa carapace rébarbative sommeille le meilleur des hommes.
Dès le départ, nous l'avons senti humain, incapable de nous faire du mal. Jamais de reproches à un détenu, et jamais de « cadeau » à Fadama, son vieux compagnon. Un jour, alors que celui-ci, à son habitude, criait encore sur les détenus, il est intervenu :
—« Eh! Fadama, laisse ces gens-là en paix! Toi, tu ne te fatigues pas! Toi et moi toujours gardiens de prison … gardiens de prison en Indochine… gardiens de prison en Algérie … gardiens de prison ici encore. Tu ne te fatigues pas ? Laisse-les en paix. »
Un temps d'arrêt et il ajoute de façon prolongée et soutenue
— « En pai … i … i … i … x ! »
Fadama surpris a tourné les talons et s'est éloigné.
Ce jour-là donc, Napoléon examine attentivement les épis de maïs. Il discute avec Yaora Ibrahima, le chef des corvées qui me fait signe de m'approcher.
— « Tu sais ce que me dit Napoléon ?
— Non!
— Il dit qu'il va y avoir de grands troubles en ville d'ici quelques semaines… »
Napoléon parle (plutôt il murmure) en kissien 2 et mon ami interprète :
— « Il dit que le chef va avoir honte… on va l'insulter, l'humilier… il va même s'enfuir… »
Je hasarde une question
— « Comment sait-il cela?
— Par la position des épis de maïs. »
Je suis vraiment intrigué et je demande
— « Il faut qu'il nous explique comment il fait, qu'il nous apprenne…
— Il dit que c'est trop long. »
Napoléon reprend :
— « Tout dans la nature parle un langage très clair. Il s'agit de savoir l'interroger, l'écouter et interpréter attentivement ce qu'elle dit. Chez nous en Forêt on trouve des gens qui sont dépositaires de secrets tels qu'ils peuvent prédire l'avenir dans ses moindres détails… »
Je savais, bien sûr, qu'il y a les joueuses de cauris, les voyants avec du sable, des cailloux qui, tous, scrutent l'avenir. Je savais aussi qu'il y a des gens très versés dans les Ecritures Saintes et qui, grâce au Listikhar 3 peuvent vous dire de quoi demain sera fait… Je savais enfin que d'autres interprétaient le chant des oiseaux. Mais je n'avais jamais entendu parler des épis de maïs et cela m'intriguait.
Un mois plus tard, un samedi, des informations nous parviennent faisant état d'une certaine agitation dans le pays, contre la police économique et même le régime.
L'atmosphère à Boiro est tendue. Les petites « faveurs » dont nous bénéficiions sont supprimées. Les allées et venues au jardin sont limitées aux seules corvées et encore, dans un certain ordre. Nous sentons que les hommes de garde sont nerveux. Le chef de poste de la deuxième équipe, un nouveau, s'approche d'un petit groupe de corvées et s'adresse à eux mais en murmurant comme s'il se parlait à lui-même.
— « La ville est ‘mélangée’ dit-il. Je vous conseille de rester doucement… à bon entendeur salut ! Les autres on s'en fout ! »
Ce dimanche matin, on n'ouvre pas les portes. Après le petit déjeuner et la corvée d'eau, elles sont restées fermées. Même les corvées ne sont pas allées au jardin. De nos cellules, nous guettons, nous épions ce qui se passe dehors. Nous remarquons que les hommes de garde sont tous en tenue de combat, armés de P.M.-AKA.
Brusquement, nous entendons éclater au loin des rafales de mitrailleuses. Les hommes de garde courent en tous sens dans la cour du bloc. Le chef de poste est absent. Nous entendons son adjoint, un garde républicain, surnommé chef de canton, déclarer clairement en soussou :
— « J'arrive, je vais voir chez moi ce qui se passe. Avec tous ces mouvements, toute cette agitation, ma femme et mes enfants…
— Si tu franchis ce portail, nous partons tous. Nous avons des familles nous aussi » ripostent les hommes de garde.
Il ne le franchira pas. Mais nous ne sommes pas bien rassurés. Il a peur, certainement comme ses hommes. Et il est toujours dangereux d'être commandé, gardé, surtout en période de crise, par quelqu'un qui a peur. Puis plus de bruit dans la cour : chacun d'eux a rejoint son poste de combat. Ils attendent. On a placé entre les bâtiments 1 et 3, une grosse mitrailleuse pointée vers le portail. De nouveau, dans le lointain, des rafales, encore des rafales. Une certaine inquiétude nous gagne dans les cellules. Nous connaissons les consignes du régime, maintes et maintes fois répétées par Sékou Touré :
— « Au moindre mouvement, à la moindre attaque, tuez tous les prisonniers, tous les ennemis de la Révolution avant de vous retourner contre les envahisseurs… »

La cellule 25

Nous n'avons aucun doute que ces monstres, que nous avons vus à l'action, obéiront à ces consignes. Dans ma cellule, la 25, c'est le silence complet : nous sommes sous tension, nous guettons le moindre petit bruit, le moindre petit fait inhabituel. Aucun de nous ne parle. Kawou 4 Elie Hayeck est assis en tailleur sur son lit. Il porte son petit calot blanc.
Ses bras levés au ciel, en un geste de prière, sont agités d'un tremblement qui ne le quitte plus depuis qu'il a subi le traitement, brutal et sauvage, de la cabine technique d'Emile Cissé à Kindia. Il murmure une prière presque à haute voix, laissant apparaître, de temps en temps, les quelques rares dents qui lui restent dans la bouche.
Edouard Karam 5 est couché sur son petit lit, au fond de la cellule. Torse nu, à son habitude, il ne porte une chemise que pour des circonstances exceptionnelles, il a les mains jointes sur la poitrine. Il est grand, maigre, tellement maigre qu'on a l'impression qu'il irait à la renverse au moindre coup de vent. Les yeux fermés, il fait semblant de dormir, mais je suis sûr qu'il prie, lui aussi.
Nos lits, à Rachid Abouchacra et à moi, sont superposés. Il est en bas, je suis en haut. Je ne le vois pas, mais je le devine et je sais ce qu'il fait. Il a passé sa chemisette bleue trop serrée, sa culotte bleue trop étroite. Il est adossé contre le montant supérieur de son lit. Il étreint d'une main son rosaire, et de l'autre une barre de fer, qu'il a trouvée je ne sais où et qu'il a réussi à faire entrer et à cacher dans la cellule : il est plein de ressources, Rachid. Sa ruse de paysan le dispute harmonieusement à sa fine intelligence de descendant de Phéniciens.
Cette barre de fer, c'est son arme. C'est son bouclier contre tout garde qui voudrait l'abattre dans la cellule. Il m'a prévenu :
— « Mon frère, tu vois ce fer. Si ces salauds veulent nous abattre dans nos cellules, je me défendrai avec… »
Pauvre Rachid ! Je n'ai même pas tenté de lui enlever ses illusions. Son état de santé est de plus en plus mauvais. Il marche péniblement et sa tumeur à la tête a tellement grossi qu'elle en est devenue inquiétante.
Rachid a été arrêté, dès décembre 1970. Libéré, il est repris en janvier 1971. Libéré à nouveau, il sera définitivement arrêté en février 1971. Après chacune de ses libérations, il n'a même pas tenté de quitter la Guinée alors qu'il en avait les moyens et la possibilité. C'est qu'il avait confiance !
Au moment de la loi-cadre Gaston Defferre, il assurait de façon bénévole la sécurité de son « ami » Sékou Touré. Il s'était fait son garde du corps. A l'Indépendance, le Deuxième Bureau français lui avait proposé un milliard de francs CFA, selon lui, un million de dollars américains selon d'autres sources, pour liquider « son ami ». Indigné, il refusa et en rendit compte à ce dernier.
Aujourd'hui, dans cette misérable cellule, il prie lui aussi. Comment ? En chrétien, bien sûr ! Mais peut-être aussi en musulman, car il m'a toujours dit que dans son village de Jebjanine au Liban, il priait avec les musulmans. Et il lui est arrivé de prier au bloc avec les musulmans quand il n'était qu'avec eux. Contrairement à Alata qui avait été, successivement musulman-chrétien-musulman, dans ce lieu de foi et de conviction totale, mais aussi de terribles doutes et d'incertitudes, Rachid est toujours resté chrétien. L'un et l'autre me diront avec un geste de lassitude « le bon Dieu choisira… ». Heureux encore qu'ils n'aient pas perdu foi en Lui !
Couché dans mon lit, au-dessus de Rachid, je prie, moi aussi. Je récite quelques versets du saint Coran et, petit à petit, je retrouve mon calme, ma sérénité : j'ai toujours eu foi dans la force et la vertu de la prière. Elle est d'un secours inestimable, surtout dans un pareil lieu où l'être se retrouve dans sa totale nudité, démuni de tout moyen d'action et confronté à des situations qui peuvent conduire au désarroi le plus complet.
Je suis sûr que dans les cellules voisines, dans tous les bâtiments, s'élèvent des profondeurs des âmes, des prières ferventes, sincères, d'êtres qui n'attendent rien, plus rien que de Dieu, et de Dieu seul. Ces prières, j'en suis intimement convaincu, ne seront pas perdues… Au loin, des coups de feu ! Encore des coups de feu ! Mais qu'importe ! Nous sommes sous « protection divine » !
Les arrestations reprennent presque comme jadis. Toutes les nuits, il nous arrive des nouveaux : petits marchands ambulants, appelés banas-banas, apprentis-chauffeurs, et chauffeurs, adolescents sans travail fixe; des femmes aussi et des jeunes filles. Aucune personnalité de premier plan.
Bientôt les interrogatoires reprennent. C'est Ismaël qui préside la commission. La cabine technique fonctionne de nouveau avec toutes ses méthodes habituelles. Mais Ismaël en invente de nouvelles. Dans un souci de rapidité, le feu et le fouet viennent seconder efficacement la corde et l'électricité : on allume un feu qu'on oblige les victimes à éteindre avec leurs mains et leurs pieds… nus. Nous voyons ainsi arriver des êtres affreusement brûlés, le dos en sang, lacéré de coups de lanière. Mais nul n'en parlera jamais, ce sont de « petites gens ».
Bientôt, la cabine technique se transporte au bloc. Le chef de poste central, Fadama, en prend le relais et l'interrogatoire se poursuit. Nous « assistons » alors, souvent, à un dialogue que nous connaissons bien :
— « Avoue et tu vas cesser de souffrir. » C'est la voix de Fadama parlant en malinké. Pourquoi veux-tu protéger ces gens-là ? Eux, ils sont dans leurs villas, dans leurs Mercedes, tandis que toi, tu es là à souffrir pour rien. Dès que tu avoueras, on va te libérer, tu sais que le patron est humain, c'est un homme…
— Je ne sais rien… », répond en un gémissement, en une plainte, une voix que nous ne connaissons pas. Plus tard, nous saurons que c'est celle de Barry Sory (à ne pas confondre avec le ministre qu'on « a suicidé » six ans plus tôt), et nous apprendrons qu'il est chef percepteur au marché.
— « Je ne sais rien, poursuit-il, je n'ai participé à aucun complot. Je ne suis pas contre-révolutionnaire… »
Nous saisissons qu'il faut qu'il dénonce un certain nombre de ministres. Les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de Thiam Saïkou, ministre des Transports et de Chérif Nabahaniou, ministre des Affaires islamiques, dont l'arrestation à ce que nous révélera un ami d'Ismaël qui avait passé quelques mois avec nous, était prévue depuis longtemps.
Une nuit encore, nous entendons une voix de femme, énergique et ferme, s'exprimant en un soussou imagé :

— « Allez dire à votre maître qu'il se rappelle que c'est nous, les femmes de Guinée, qui l'avons mis là où il se vautre. A ce moment-là, il y avait en face de nous les fusils des colons que nous n'avons pas hésité à braver… Nous l'avions fait, car il nous demandait de l'aider pour l'amour de Dieu et de son Prophète.
— « Aujourd'hui, il a trahi toutes ses promesses et nous ne voulons plus de lui. Ses fusils ne pourront rien contre nous. Allez le lui dire. Mais je sais que vous n'avez pas ce courage…
— … il faut reconnaître la vérité, on vous a poussées vous les femmes… », hasarde une voix. Elle s'attire aussitôt un flot d'invectives de la part de son interlocutrice qui poursuit :
— « Qui peut nous pousser? C'est Sékou Touré seul qui nous a poussées, avec ses mensonges. Wule falà nara. Mikhi fakhè nara 7. Il a affamé tout le peuple, nous n'avons rien à mettre dans nos marmites pour nos maris, nos fils… mais nous ne voulons plus de lui… lui, il sait ce que cela veut dire, il nous connaît. Ce qu'on m'a fait là-haut 8… la façon dont les jeunes militaires m'ont vue nue, jamais mon mari lui-même ne m'a vue comme ça. Le courant passé sur tout mon corps m'a laissée toute en sang, comme si le courant pouvait m'amener à avouer les grossiers mensonges qu'ils veulent me faire dire. Je comprends bien maintenant la façon dont ils procèdent pour faire mentir et tuer les gens. »

Nous saurons, plus tard, que cette maîtresse femme, symbole de la femme de Guinée, de son courage et de sa détermination, s'appelle Mara Fanta. C'est un nom que je n'oublierai jamais. Malgré le traitement brutal, sauvage qu'on lui infligea, elle ne céda jamais ni aux brutalités ni à la torture. Les gardes, Fadama lui-même, avaient peur de l'affronter. Et plus d'un parmi nous, se sera senti petit devant sa résistance et sa détermination. Et, personnellement, du fond de l'obscurité de ma cellule, elle me fera me reposer cette question qui gît toujours enfouie quelque part dans le tréfonds de mon cœur, depuis ce jour, lointain et pourtant si proche, où j'ai enregistré ma déposition : pourquoi ai-je cédé ?
Mara Fanta disparaîtra du bloc, comme elle y était apparue, c'est-à-dire, une nuit comme un feu follet. Libérée ? Exécutée ? Je n'en saurai rien. A ma libération j'essayerai de la retrouver. Vains efforts. Peine perdue. Autant rechercher, par une nuit noire, une aiguille dans une botte de foin !
A la suite des interrogatoires, trois personnalités de premier plan feront leur entrée au bloc. El hadj Chérif Nabahaniou, ministre des Affaires islamiques, président du Conseil national islamique, arrêté à l'issue d'une séance du comité central.
Thiam Saïkou, ministre des Transports qui, d'après ce qu'on nous en dira, avait des problèmes personnels avec un grand commerçant, El hadj Kebé, beau-neveu du président, beau-frère du ministre Moussa Diakité et à qui il refusait d'accorder un certain nombre de privilèges relevant de son autorité.
El hadj Himi Touré, secrétaire fédéral de Forécariah 9 que des problèmes personnels persistants opposaient à son gouverneur Chérif Ibrahima et qui, jusqu'à sa libération et dans sa naïveté, exprimera la conviction qu'il « a été arrêté à l'insu du président Sékou Touré et du ministre de l'intérieur Moussa Diakité ».
Il faut citer, à côté d'eux, un garagiste de la place, Sankoumba Diaby, brillant et ingénieux mécanicien, dont les cars avaient pratiquement pris le relais de l'entreprise officielle T.U.C. 10 C'était dangereux pour la ligne prétendument socialiste du parti. C'était dangereux pour Sankoumba : il sera arrêté et passera plus de quatre ans en prison, le temps de démanteler tous ses garages !
Par la même occasion, on arrêtera aussi Molota Camara, un oncle du ministre N'Famara Keïta, membre du B.P.N. C'est une constante de la politique de Sékou Touré de toujours humilier ses collaborateurs les plus proches et qui ont une certaine influence sur les masses populaires, comme pour les déconsidérer aux yeux de celles-ci.

Récits

Au cours des semaines et des mois qui suivirent, les nouveaux, méfiants au départ, car ils nous considéraient toujours comme « des ennemis jurés du peuple, contre-révolutionnaires vendus à l'impérialisme », mais devenus plus loquaces dès qu'ils découvraient « la vérité du ministre », nous feront le récit de ces historiques journées d'août.
Un incident, au demeurant banal, avait opposé au marché MBalia de Conakry il, un jeune gendarme, Mohamed Keïta, de la police économique, à une marchande. L'incident avait dégénéré en une bagarre générale entre les gendarmes et les femmes. Celles-ci, déjà exaspérées par les multiples exactions et vexations de la police économique, avaient marché sur le palais présidentiel. Le président les connaissant parfaitement, leur avait aussitôt donné satisfaction, en criant haut et très fort :
— « A bas la police économique! Tuez tout agent qui osera s'attaquer à vous! »
Les femmes repartiront satisfaites, déversant leur trop plein d'amertume et de rancune sur les différents commissariats de police et les postes de police économique, détruisant tout, brûlant les archives, maltraitant les agents de l'ordre sur leur passage.
Une conférence sera convoquée pour le lendemain dimanche 27 août, au palais du Peuple. La salle du Congrès était pleine de femmes, le front ceint d'un mouchoir rouge. D'entrée de jeu, le président tente de faire acclamer les slogans du parti. Il faut savoir, en effet, que toute réunion du parti est précédée de slogans qu'on crie et qui sont généralement, malgré quelques variantes possibles, les suivants :
— « L'Impérialisme ! crie l'orateur principal.
— A bas ! 11 répondent en chœur les participants.
— Le colonialisme !
— A bas !
— Le néocolonialisme !
— A bas !
— Honneur !
— Au Peuple !
— Gloire !
— Au Peuple !
— Victoire !
— Au Peuple !
— Vive la Révolution !
— Vive la Révolution ! »
A la fin, une voix presque toujours féminine crie et fait répéter à son tour :
« Longue vie au président Ahmed Sékou Touré !
— Santé de fer au président Ahmed Sékou Touré !
— Gloire au président Ahmed Sékou Touré !
— Vive le président Ahmed Sékou Touré ! 12

La réunion ne commence qu'après l'accomplissement de ce rituel devenu quasi religieux depuis le VIIIe Congrès national réuni à Conakry, du 25 septembre au 2 octobre 1967, et qui, non seulement décida de décerner le titre de « responsable suprême de la révolution » au secrétaire général du parti, mais encore engagea le parti sur « la voie du socialisme scientifique ».
Ce dimanche 27 août 1977 donc, Sékou Touré tente de faire acclamer les slogans du parti. Sa voix est couverte par les chants des femmes, improvisés dans la salle même 13; elles disaient en substance :
— « … Sékou Touré, ce n'est pas ce dont nous étions convenus. Sékou Touré, il n'y a rien en ville que des mensonges. Dans nos marmites ne bout que l'eau… »
Mais le président ne saisit ni le contenu ni la portée de ces chants.
Il commence :
— « Est-ce que c'est bien ce que vous avez fait ?… »
Brouhaha accentué dans la salle. Fily s'approche de lui et lui murmure quelque chose. Il continue :
—« C'est la cinquième colonne qui… »
Le reste se perd dans le tumulte. Les femmes envahissent la scène. Le responsable suprême fuit devant son peuple.
Sur ses instructions, il y aura des coups de feu et des victimes. Le pouvoir sera dans la rue deux ou trois jours; le général Toya Condé n'osera pas s'en emparer, malgré les pressions qui s'exerceront sur lui.
Aucune surprise donc si au moment du coup d'Etat du 3 avril 1984, les jeunes officiers préféreront neutraliser les généraux Toya Condé et Soma Kourouma, d'ailleurs membres du comité central du P.D.G.
Après ces événements, commencent alors les arrestations. Plusieurs commissions d'enquête sont mises sur pied. A Conakry elles sont présidées notamment et respectivement par à Conakry :

à Forécariah par :

à Kindia, par :

On lance alors l'idée que c'est bel et bien un nouveau « complot » qui vient d'éclater et d'échouer. Il s'agirait de « la queue de la cinquième colonne ». On dira que les comploteurs avaient déjà leur gouvernement. Le chef en serait un ancien vendeur de journaux, Séni Camara, connu sous le nom de Séni la Presse, et devenu chauffeur-transporteur. Son Premier ministre serait un autre chauffeur-transporteur du nom de Fodé Issiaga Daraba. Grosse plaisanterie dont on ne ferait que rire si, hélas ! elle n'entraînait des morts d'hommes!
L'affaire des femmes, en effet, aura elle aussi ses victimes, la plupart inconnues.
Une nuit, de dimanche à lundi, l'adjudant-chef Oularé viendra au poste X : il extraira d'une cellule sept garçonnets âgés, à vue d'œil de sept à dix ans, et ayant, tous, à peu près la même taille. Il les embarquera dans une jeep soviétique bâchée. Ils disparaîtront sous l'œil intrigué des détenus qui, de leurs cellules et de leurs points d'observation, suivaient la scène. Que sont-ils devenus?
J'ai pu « m'infiltrer » ce matin dans la cellule de Barry Sory. Il a très mauvais moral et sent déjà les effluves de la mort l'envahir. Aux encouragements que je lui prodigue, il répond entre deux halètements :
— « Koto » 15 Je crois que c'est fini. Je n'en peux plus ! On a menti sur moi et on m'a fait mentir sur d'autres. »
Il a du mal à parler et ne peut plus se tenir debout. Il est couché à même le sol, sur sa couverture. Il grelotte de tous ses membres. Fatigué par le traitement subi à la cabine, malade, il avait une très mauvaise dysenterie qu'on n'arrivait pas à arrêter, Barry Sory rendra l'âme sans avoir pu réaliser ce qui lui arrivait.
Il sera rejoint par Sylla Ibrahima, président de la Coopérative des maraîchers de Kindia. Celui-ci, un homme d'un âge incertain mais plutôt proche de la soixantaine, était pris de panique en racontant son interrogatoire par Abraham Kabassan Keta qui n'hésitait pas à le « bourrer de courant », selon ses déclarations, en actionnant lui-même la manivelle. Il mourra dans la cellule 64, en maudissant le nom de son tortionnaire, convaincu qu'il est victime d'une haine inexplicable.
Les travaux de la commission s'interrompront bientôt dans des conditions que nous ne pénétrerons jamais. Tantôt, on nous dira que le président, parallèlement à celles de la commission, menait ses propres enquêtes et avait, nuitamment et par intermédiaires, des contacts avec des personnalités récemment arrêtées. Il aurait appris que son frère voulait mettre en cause sa propre épouse 16. Tantôt on nous assurera que, craignant une nouvelle « action » des femmes devant l'ampleur que risquaient de prendre les arrestations, le président avait préféré mettre fin aux travaux de la commission.
Ces deux explications ne sont d'ailleurs pas exclusives l'une de l'autre. Bien au contraire, elles sont complémentaires.

Notes
1. Nom par lequel il se faisait appeler.
2. Une des langues nationales de la Guinée parlée dans la région forestière à Kissidougou et à Gueckédou…
3. Le Listikhar consiste en une prière adressée, en état de pureté totale, et avant de se coucher, au Tout-Puissant Qui, s'Il l'exauce, vous donne la réponse à la question que vous avez posée.
4. Traduction littérale d'une expression en usage dans nos langues nationales.
5. Kawou en langue nationale peuhle signifie « oncle » du côté maternel, et s emploie du neveu vers l'oncle maternel, et de ce dernier vers le premier.
6. Edouard Karam, Libanais d'origine, commerçant établi à Labé. Il sera arrêté en 1971 et libéré en 1977 (Hafia FC), il sera expulsé aussitôt de Guinée.
7. C'est un menteur, un assassin.
8. A la cabine technique.
9. Chef-lieu de la région administrative du même nom à la frontière avec la Sierra Leone.
10. Transports Urbains de Conakry.
11. L'habitude s'est prise hélas! de répondre “a khafà” (qu'il vienne !) ce qui montre à quel point ces réalités sont « réhabilitées » auprès du peuple.
12. Gare au malheureux qui, pour une raison ou une autre, s'abstiendrait de crier ces slogans ! Il est automatiquement contre-révolutionnaire avec tout ce que cela comporte de conséquences pour sa liberté et même sa vie !
13. C'est le génie de la femme soussou de savoir improviser des chants instantanément et pour chaque occasion.
14. Confédération nationale des travailleurs de Guinée, syndicat unique.
15. Koto : grand frère en langue peuhle.
16. Déjà en 1971 Ismaël n'a pas hésité à affirmer à certains détenus qu'il interrogeait que sa belle-sœur et toute sa famille étaient du complot.


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