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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


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Autres exemples d'interrogatoire

Coumbassa Abdoulaye, commissaire de police affecté au service du président Kwamé N'Krumah alors réfugié en Guinée 1, avait été arrêté le lendemain de l'agression portugaise. Enfermé au camp Alpha Yaya, attaché les mains au dos, les pieds joints et également ligotés, privé évidemment de nourriture et de boisson, il avait été abandonné en slip, des jours entiers, dans sa cellule, obligé de se soulager, côté entrailles et côté vessie, là même où il était étendu.
Quand il comparut pour la première fois, devant le comité révolutionnaire alors présidé par Moussa Diakité, ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, Coumbassa était si sale, couvert de « crotte », il empestait l'urine et était si méconnaissable que Moussa, avant tout interrogatoire, ordonna qu'on le détachât et qu'on le lavât. Il ne déposa pas, mais fut tout de même condamné aux travaux forcés à perpétuité.
A la seconde vague, il comparaîtra de nouveau devant le comité révolutionnaire présidé, cette fois, par Ismaël Touré. Le principal chef d'accusation retenu alors contre lui était que le jour de l'agression, il avait accueilli les mercenaires et les avait guidés à travers la ville. Quand il eut ouï ce chef d'accusation formulé par Ismaël, Coumbassa, mi-heureux, mi-inquiet (il savait à qui il avait affaire) s'écria :
— « Mais, camarade ministre, ce n'est pas possible! C'est ce jour-là que j'ai été opéré à l'hôpital Donka et j'étais ligoté à mon lit et sous surveillance médicale. Vous pouvez le vérifier.
— Oh! ce n'est rien ça, fut la riposte d'Ismaël. Un bandit comme toi, peut diriger des opérations de banditisme de son lit d'hôpital. »
Coumbassa, dont je tiens ce récit, déposera et sera fusillé dans la nuit du 17 octobre 1971. Quel profond et lourd secret aura-t-il percé durant son service auprès du président Kwamé N'Krumah ?

Le cas de Monseigneur Tchidimbo

Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo arrêté en 1970, la veille de Noël, connaîtra au camp Alpha Yaya les sévices habituels. Il en perdra même connaissance, tombera dans le coma et ne devra la vie sauve, grâce à Dieu, qu'au dévouement entêté et humain d'un infirmier militaire qui le veillera jusqu'à ce qu'il reprenne connaissance. Le comité révolutionnaire présidé par Moussa Diakité ne retiendra rien contre lui. Il sera tout de même condamné à mort, condamnation commuée en travaux forcés à perpétuité. A la seconde vague, transféré au camp Boiro, il comparaîtra devant Ismaël Touré et sera obligé de déposer. Au pape Paul VI qui interviendra en sa faveur, Sékou Touré opposera une fin de non-recevoir lui rappelant que « dans un précédent complot… le premier imam musulman de Conakry… avait été jugé et condamné à la peine extrême ».
Il s'agissait d'El hadj Mohamed Lamine Kaba qui avait été arrêté lors du « complot » de 1960, torturé et exécuté : ses effets personnels, ses livres dont le saint Coran, avaient été jetés au feu. En réalité, dans le cas de Monseigneur Tchidimbo, comme dans le cas d'El hadj Mohamed Lamine Kaba, et de toutes les personnalités bénéficiant d'un certain prestige sur le plan religieux, et arrêtés dans le cadre de différents « complots », il s'agissait, par-delà leurs personnes, d'un combat mené contre la religion, toutes les religions. D'ailleurs, Ismaël lèvera un coin du voile, en déclarant à El hadj Fofana Mamadou, lors de son interrogatoire :
— « Tu as toujours mis la religion au-dessus du parti, alors que la prééminence doit toujours revenir à ce dernier. »
La furie anti-religieuse du régime prendra une telle allure que Sékou Touré n'hésitera pas à ordonner la destruction de la mosquée construite à Matoto 2 par El hadj Fofana, sous prétexte que celui-ci serait un « cinquième colonne ». Mais Dieu, mieux que quiconque, sait défendre ce qui est à Lui !. Les sbires du parti avaient déjà commencé à enlever les tôles de la toiture quand ils furent attaqués par des abeilles 3 : l'un d'eux fit une chute mortelle, les autres prirent la fuite. Ordre fut donné alors de transformer la mosquée, successivement et vainement d'ailleurs, en permanence, en dispensaire, en maternité.

Le cas de M'Baye Cheick Omar

Ancien ambassadeur de Guinée en Afrique de l'Est, M'Baye Cheick Omar était, à son arrestation, directeur de cabinet de Béavogui Lansana alors ministre d'Etat. On l'accusera, entre autres, d'avoir entravé les mouvements de Sékou Touré lors de l'attentat de Tidiane Keïta.
Cela se passait en mai-juin 1970, au cours d'une visite officielle en Guinée du président Kenneth Kaunda de Zambie. Alors que la voiture présidentielle dans laquelle avaient pris place, sur la banquette arrière, les présidents Kenneth D. Kaunda, Kwamé N'Krumah, Sékou Touré, et sur la banquette avant, un officier d'ordonnance et M'Baye, avançait au milieu d'une haie de militants, de la foule surgit un jeune homme, Tidiane Kéïta, qui s'empare du chef de l'Etat guinéen. M'Baye et d'autres hommes de garde interviennent pour aider le président à se tirer de ce très mauvais pas. Le président le remerciera plus tard en ma présence :
— « Cheick, tu as dû prendre beaucoup de coups, toi aussi, dit-il.
— Ce n'est rien, président… répond M'Baye.
En tout cas, je te remercie bien de ton intervention.
— Pas de quoi, président… »
Tidiane Keïta sera tué, sur-le-champ par Guichard, sur ordre de Sékou Touré.
Son corps, déposé à la morgue de Donka, sera transporté de nuit, à la présidence à des fins de sacrifice rituel. La concession de son père sera entièrement rasée au bulldozer, à titre de représailles par « le peuple » à travers ses organismes élus (le bureau fédéral de Conakry II) fortement « inspirés » par le « camarade responsable suprême de la révolution ». Il fallait faire un exemple et éviter la répétition d'un tel sacrilège.
Pour en revenir à M'Baye, une fois sa déposition enregistrée, il bavarde « amicalement » avec Mamadi Keïta, membre influent du comité révolutionnaire. Dans sa grande naïveté, il en oublie que celui-ci ne peut plus être son ami, que toute la dimension d'un « complot » les sépare désormais. Voici leur conversation telle qu'il me l'a racontée :
— « La présidente Andrée Touré est très déçue de votre trahison à Porto et à toi, commence Mamadi.
— Elle a vraiment tort, s'indigne M'Baye.
— Ah… !
— Eh, oui ! il n'y a eu trahison de personne, mais le régime ayant échoué, dans tous les domaines, il faut trouver des boucs émissaires et désigner les principaux cadres comme responsables de cet échec.
— Ah, n'est-ce pas ? fait naïvement Mamadi…
— Oui, mon cher. Nous sommes d'accord pour jouer le jeu et aider la révolution, reprend M'Baye, mais il ne faut pas que cela dure sinon nous risquons d'être aigris… »
Et M'Baye disparaîtra à jamais, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971, victime d'une haine inexpiable, lui, si loin de toute haine !

Le cas de Sagno Mamadi

Membre fondateur du parti en région forestière, Sagno Mamadi, ancien ministre de la Défense, véritable force de la nature, râblé, tout en muscles, avait fini par se convaincre que tout ce qui se passait à Boiro était l'œuvre et n'était l'œuvre que d'Ismaël, à l'insu de son frère. Il se servit donc des papiers et des stylos qu'on lui avait remis pour sa déposition, pour écrire à ce dernier et l'informer de tout, par le menu détail. Il trouva un garde qui se chargea de la transmission de sa correspondance. Celle-ci parvint à son destinataire qui la lut et la renvoya à Ismaël avec l'annotation : « président comité révolutionnaire » suivie de son paraphe, et, comme en interligne :

« Tu te targues de ta vigilance, comment expliques-tu que cette correspondance me soit parvenue? »

Ismaël ne lésina plus sur les moyens à mettre en œuvre contre Sagno Mamadi qui dénonça cent quarante-quatre cadres comme membres de la « cinquièmecolonne » : tous les membres du B.P.N. (Ismaël compris), du gouvernement, des comités nationaux des travailleurs, des femmes, des jeunes, les secrétaires fédéraux du parti. Il n'excepta de sa liste que Sékou Touré, seul.
Sagno très affaibli (il ne pouvait se tenir debout) sera fusillé, lui aussi, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971.

Le cas de Marcel Mato

Marcel Mato était ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, au moment de l'agression, et ministre-délégué de la haute Guinée, au moment de son arrestation, le 3 août 1971.
Arrivé à la cabine technique, il avait refusé qu'on le touchât et avait « spontanément déposé ». Il avait dénoncé une poignée de personnes comme étant membres de la « cinquième colonne ». Nous nous sommes retrouvés dans la même cellule avec Alata et Manma Fofana. Il pleurait souvent, tout bas et quand j'essayais de le raisonner, de lui demander d'avoir plus de courage, de le consoler, il me répétait inlassablement :
— « Tu ne connais pas ces gens-là. Tu ne sais pas ce dont ils sont capables. Tu ne peux donc pas avoir peur, mais moi, je les connais…
— Ah, ne dis pas cela. Si je ne les connaissais pas, je les connais maintenant. Ils m'ont tout de même fait subir quinze jours de diète et plusieurs séances de torture à la cabine…
— Ce n'est rien cela, rien du tout. Tu as la chance de n'avoir jamais été ministre de l'Intérieur et de la Sécurité… Je sais des choses que je n'ose pas révéler, même dans ce cachot. »
Parfois, après sa prière, de sa belle voix, il entonnait le Credo chrétien en latin. Je le lui traduisais en français. Il recevra trois notes du président. La première rédigée en termes très amicaux, commençait ainsi :

— « Mon très cher frère Marcel Mato… » Le président lui demandait d'aider la révolution à découvrir la vérité sur les événements en cours, sur le complot contre-révolutionnaire qui voulait l'étrangler. De sa magnifique écriture, régulière et appliquée d'instituteur, Marcel répond à la note présidentielle en lui jurant qu'il ne connaît rien de cette affaire, qu'il n'a fait sa déposition que sous l'empire de la peur, qu'elle ne contient, en réalité, que deux choses qui soient vraies et de lui l'écriture et la signature.
Seconde note du chef de l'État. Elle est un peu moins amicale, un peu plus dure. Elle commence ainsi :
— « Cher Mato… » Le contenu reste substantiellement le même. Un petit pas de plus : il faut que Mato dénonce « les complices de l'agression et du complot contre-révolutionnaire qui voulaient étrangler la révolution ».
Drame de conscience, drame personnel, drame terrible ! Mato hésite, se couche et les mains croisées sur la poitrine, prie tout bas et les larmes lui coulent doucement des yeux. Manma et moi, nous restons silencieux, désespérément silencieux ! Nous ne pouvons rien pour lui. Il doit décider seul, Alata est à la commission.
Il se lève. Il est devenu très calme; il fait quelques pas dans la cellule, entonne le Credo et au bout d'un instant s'assoit sur son lit et répond à la seconde note présidentielle dans le même sens que la première fois.
Troisième note du chef de l'État. Elle n'est plus amicale. Elle est dure, comminatoire.
— « Mato », dit-elle, « sachant ce que tu sais, si tu refuses d'aider la révolution, tu subiras seul avec ta famille, les conséquences de ton refus. Pour une dernière fois, indique-nous de façon précise, la liste complète des membres de la cinquième colonne : au sein du B.P.N., du gouvernement, parmi les gouverneurs de région et les secrétaires fédéraux, les commandants d'arrondissement, les commissaires de police, les officiers de sécurité et de l'armée populaire. En même temps, tu nous préciseras les liens de la cinquième colonne avec Houphouët… PPR [Prêt pour la Révolution]
Le paraphe »

Nouveau drame mais très bref: le ton de la note ne permet plus aucune hésitation. Résultat : Mato dénoncera cent vingt-deux personnes.
Plus tard, Ismaël lui demandera s'il veut revoir sa liste, la modifier et éventuellement la diminuer. Il lui donne le temps de la réflexion.
Discussions violentes entre nous dans la cellule
— « Refuse, ne modifie rien, dit Alata. Maintiens ta liste, ajoute de nouveaux noms, le plus que tu peux… »
Je m'insurge :
— « Pourquoi veux-tu qu'il envoie de sang-froid à la potence de malheureuses victimes in…
— Ah ! Non, Porto ! Tu ne vois pas que c'est un piège qu'Ismaël lui tend. S'il se rétracte même sur un nom, ce sera plus grave pour lui. Aucun de nous ne peut plus revenir sur sa déposition. Ils nous diraient que nous avons volontairement trompé la révolution, que nous nous “encrassons” dans la contre-révolution et que nous sommes irrécupérables. Nous serions alors complètement foutus…
— Je veux bien que ce soit un piège, encore que ce n'est pas prouvé, mais tout de même, c'est dur de dénoncer ainsi un innocent…
— Dur ou pas, il faut qu'il confirme sa liste et même qu'il l'allonge…
— Ah non, Jean-Paul ! Ne sois tout de même pas trop cynique. Qu'il maintienne ce qu'il a déjà reconnu, passe encore, mais de là à allonger sa liste… »
Manma est d'accord avec moi, Mato écoute en silence. Alata riposte : il est rude à la bagarre :
— « Vous me décevez tous. Vous ne comprenez donc pas que plus on sera nombreux, plus on aura de chances de s'en tirer… Et puis, tous ces salopards qui sont dehors, qui respirent l'oxygène à grandes bouffées, applaudissent toujours et crient « vive la révolution ! au poteau… » qu'ils viennent goûter à la révolution, voir si c'est bon…
— Tu sais bien qu'ils y sont obligés… nous l'avons tous fait, à un moment ou à un autre, alors que d'autres rats croupissaient ici à notre place. Ce qu'il fallait, c'est qu'il y eût résistance dès 1960. Cela n'a pas été le cas. Eh bien ! la machine nous dévorera tous, jusqu'à se dévorer elle-même… De toute façon, pour ce qui est de Mato, il décidera, seul, à la lumière de nos discussions. Il est assez grand pour cela… »
Et Mato « décida »… Je ne sais dans quel sens. Il sera fusillé dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971 !

Notes
1. A la suite du coup d'Etat du 24 février 1966 qui le renversa au Ghana.
2 . Quartier de la banlieue de Conakry, lieu d'implantation de ladite mosquée.
3. A rapprocher de la révélation de la sourate Fi'ili du Saint Coran : des hirondelles armées de cailloux de feu avaient mis en déroute le conquérant Abraham qui voulait profaner Sa Sainte Maison de La Mecque.


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