webGuinée
Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


Avant-propos


Previous Next

Le 22 novembre 1970, le Portugal a pris la responsabilité d'attaquer le territoire de l'Etat souverain de la république de Guinée. Cette agression, condamnée sur le plan international par le monde entier, servira à Sékou Touré, sur le plan intérieur, de prétexte à des arrestations arbitraires massives parmi la population guinéenne. Il y procédera en deux vagues successives, la première, du lendemain de l'agression aux exécutions capitales du 25 janvier 1971 et la seconde, à partir des mois d'avril et mai de la même année.
Le nombre de personnes arrêtées au cours de cette période, « la période sombre de notre histoire » disait Sékou Touré en privé au soir de sa vie, ne pourra jamais être connu. Le chiffre de cinq mille ne me paraît nullement exagéré pour la période 1970-1971 : Ismaël Touré, lors de mon interrogatoire, début août 1971, m'a dit que j'étais le 2.569ème prisonnier de la seconde vague.
La plupart des prisonniers seront fusillés ou assassinés par diète noire. Par un mystère de la providence difficile, sinon impossible à pénétrer, une poignée arrivera à « s'en tirer ». Je suis au nombre de ces rescapés. Sur seize ministres 1 arrêtés en fonction, trois en réchapperont : je suis l'un de ces trois miraculés.

Le récit qui va suivre, plus qu'un récit, est le témoignage de mes années de prison. Je ne raconterai ici que ce que j'ai vécu ou ce qui m'aura été rapporté par celui qui l'a directement vécu ou, à la limite, ce que je tiens de plusieurs sources concordantes. Et si je parle longuement de ma propre expérience, ce n'est nullement qu'elle serait la plus intéressante de toutes celles vécues alors : c'est simplement que c'est celle que je connais le mieux.
Dois-je l'avouer? Plus d'une fois, j'ai failli abandonner l'entreprise, ému au rappel de souvenirs cruels qui, encore aujourd'hui, à des années d'intervalle, me font vraiment mal.
Plus d'une fois j'ai failli renoncer, laisser enfouis, en moi-même tant de faits que j'aurais préféré n'avoir jamais vécus, tant de blessures encore à vif et qui, malgré le temps, n'arrivent pas à se cicatriser. Se cicatriseront-elles jamais ?
Plus d'une fois, ma plume a hésité, trébuché, s'est cabrée, s'est arrêtée, incapable de trouver dans une langue d'une richesse pourtant inouïe, d'une malléabilité extrême, les mots qu'il faut, les expressions qui conviennent pour rendre, dans leur vérité nue, les faits inimaginables vécus dans les prisons de la révolution guinéenne, où la réalité a toujours dépassé la fiction.
Plus d'une fois, nous avons failli, ma plume et moi, choisir le silence, un silence commode qui nous eût, peut-être, aidés à oublier, à faire table rase, à partir de nouvelles donnes pour essayer de nous construire une vie nouvelle !
Le silence, certes, est commode. Mais il a des relents de complicité avec ceux qui, trop portés sur la haine, ont commis des crimes ignominieux ; des relents aussi de trahison envers ceux qui sont morts, et envers le peuple de Guinée.
Aussi, avons-nous à chaque fois repris l'ouvrage, condamnés à un impérieux devoir de vérité envers tous ces morts qui sont morts sans trop savoir pourquoi ! Ils sont miens ces hauts cadres de l'Etat au talent immense, au prestige qui a, depuis longtemps, franchi les frontières de la Guinée et même de l'Afrique. Je dois témoigner pour eux ! Ils sont miens aussi ces adolescents à peine éclos à la vie, ces paysans dont l'ambition ne dépassa jamais les limites de leur village, voire de leur hameau. Ils ont tous été assassinés de sang-froid. Nul ne parlera jamais d'eux ! Je dois témoigner pour eux.
Quand j'étais au bloc du Camp Boiro, sans espoir de « jamais m'en tirer », toute ma prière était qu'il y eût quelqu'un qui révélât, un jour, le plus simplement du monde, ce que nous avions vécu et qui pût ainsi contribuer à notre réhabilitation.
C'est pourquoi, malgré des différences d'éducation, d'appréciation et de sensibilité qui ont existé entre nous, je suis reconnaissant à Jean-Paul Alata 2 d'avoir été, le premier, « ce quelqu'un ». C'est pourquoi aussi, malgré quelques réserves que j'ai sur son ouvrage, je suis reconnaissant à Amadou Oury Diallo 3, trop tôt lancé dans une dramatique affaire et qui se réhabilite en révélant les machinations du régime.
Je voudrais ce témoignage loin de toute amertume, de tout esprit de vengeance, de toute passion, de toute haine. La passion et la haine associées à une ambition démesurée de pouvoir expliquent en partie ce qui s'est passé en Guinée. Comment ne pas s'y laisser entraîner par un choc en retour quand on a été témoin, victime de tout le mal qu'elles ont occasionné ? Mais il faut dépasser le stade de la réaction primaire, le stade de la haine toujours mauvaise conseillère et destructrice. Le « vécu » de Boiro appartient désormais au patrimoine national du peuple de Guinée, à son expérience politico-historique. Il n'appartient plus en propre ni à ceux qui l'ont subi, ni à leurs familles qui en ont fortement ressenti les contrecoups.
A force d'efforts sur moi-même, de combats avec moi-même et malgré encore des moments d'intense émotion, de trouble, j'ai pu dépasser ce stade de la réaction primaire, de la haine vers laquelle on est insidieusement attiré, pour atteindre à une certaine objectivité qui me permettra, peut-être, de mieux analyser ce vécu, pour en tirer de meilleures leçons pour l'avenir. Cette objectivité ne signifie nullement que j'oublie.
Certes, je veux non pas oublier, car cela ne s'oublie pas, mais surmonter, transcender et pardonner ce qui m'a été fait à moi personnellement, en tant qu'individu. Mais, si je m'efforce encore aujourd'hui de pardonner - efforts du croyant que sa religion invite toujours au pardon, efforts de l'homme d'une certaine culture conscient que la grandeur est toujours dans le pardon, que plus la faute est grande, plus le pardon a du mérite - je refuse, cependant, d'oublier les crimes commis contre tant d'innocents, contre le peuple de Guinée. Et si je livre, aujourd'hui, ce témoignage, mon objectif fondamental, c'est l'information du monde entier mais surtout du peuple de Guinée, des peuples d'Afrique, pour éviter que ne se répètent de tels faits, en Guinée même, ou ailleurs en Afrique !
Je voudrais avant de commencer mon témoignage, dire ma reconnaissance : d'abord à Amnesty International, qui en dénonçant avec vigueur les violations des droits de l'homme par Sékou Touré, a mis bien souvent son régime en difficulté ! A Jeune Afrique qui, inlassablement, avec courage et obstination, malgré beaucoup d'incompréhensions au départ, a toujours rapporté en les stigmatisant, les crimes du dictateur de Conakry assoiffé de pouvoir autant qu'aveuglé par lui. A la Ligue internationale des droits de l'homme et aux ambassadeurs américains Morrow, Attwood, Loebb, et McIlvaine qui ont porté devant l'ONU le débat sur la violation des droits de l'homme par Sékou Touré. Enfin et surtout, aux femmes de Guinée, ces mères miennes, ces sœurs miennes, dont le courage et la détermination ont ébranlé Sékou Touré sur son piédestal, l'ont obligé à desserrer quelque peu le carcan politico-économico-policier dont il avait enserré le peuple de Guinée, à libérer certains de ceux qu'il a appelés « cinquièmes colonnes » et à se rendre à Monrovia-Canossa!
A tous, et à tous ceux qui ont été solidaires des victimes de Sékou Touré, je dis du fond du cœur, toute ma reconnaissance, exprimant en cela, j'en suis sûr, le sentiment profond de mes compagnons de misère.

A. Abdoulaye Porto Diallo
14 mars 1984

Notes
1. Voir Annexe.
2. Ancien détenu politique au Camp Boiro, auteur de l'ouvrage Prisons d'Afrique (éd. du Seuil).
3. Ancien détenu politique au Camp Boiro, auteur de l'ouvrage la Mort de Diallo Telli (éd. Karthala).


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.