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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


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Dernières affaires
Dernières diètes noires

Nous sommes dans la seconde moitié de l'année 1979. Le bloc, pour nous qui l'avons connu plein et même débordant de monde semble bien vide, bien désert. Les compagnons de 1971 ne sont plus guère qu'une douzaine. Nous bénéficions d'une liberté relative, avec possibilité d'aller et venir à l'intérieur du bloc, de nous doucher, quand nous voulons, d'aller aux W.C. quand le besoin nous en prend : nous ne nous servons plus guère des pots de chambre qu'exceptionnellement et de nuit. Nos portes elles-mêmes, oh ! signe des temps, ne sont plus fermées qu'exceptionnellement, très exceptionnellement quand il y a des « voyageurs » car, il y en aura pratiquement jusqu'à notre libération ! Depuis le 24 juillet 1979, même Fadama ne fait plus fermer nos portes. Il répète toujours à ses hommes :
— « Laissez les anciens tranquilles! Ils ont trop souffert et ils sont sérieux… »
Et il ajoute un peu machinalement, et un peu pour se donner un argument supplémentaire :
— « … et puis, ils ont compris, eux! »
Nous sommes devenus les sages du bloc. Il nous arrive même de régler les problèmes qui opposent les hommes de garde entre eux, ou à leur chef de poste. Ils nous « écoutent », manifestent pour nous un certain respect et ne manquent jamais de nous exprimer leur conviction quant à notre libération prochaine, devenue inéluctable, selon eux.
Les arrivées sont devenues plutôt rares : quelques détenus de droit commun transférés de la sûreté au bloc. Il faut signaler toutefois, un nouveau venu, un chauffeur de Kankan, un malinké à l'allure fière et altière, taciturne de tempérament et toujours respectueux des autres. Son nom : Camara Mamadi. Motif de son arrestation ? Il avait placé sur le passage du cortège présidentiel une espèce de barrage, avec de grosses pierres. Il s'était muni d'un stylo à bille et d'un papier. Appréhendé, on le « déposera » au bloc où, après avoir subi sa diète d'accueil, il comparaîtra devant la commission. Interrogé sur les raisons pour lesquelles il voulait arrêter le cortège présidentiel, il s'en expliquera très calmement :

— « Je voulais simplement demander au chef de l'Etat de démissionner et de céder son poste à un autre. Il a prouvé qu'il est incapable de faire le bonheur du peuple. Il ne fait que mentir et tuer… »

Ahuris, les membres du comité révolutionnaire, effrayés d'avoir entendu des paroles aussi graves, aussi « contre-révolutionnaires », se débarrasseront de lui en l'envoyant immédiatement à la cabine technique. Il connaîtra la torture mais maintiendra ses déclarations. On lui demandera de dénoncer ses complices et notamment au sein du B.P.N. et du gouvernement. il s'y refusera et finalement le comité révolutionnaire conclura qu'il est fou.
Après avoir été longtemps enfermé, il « tentera la belle » un jour que l'occasion s'en offrait à lui. On le rattrapera, bien sûr, les chances de s'échapper du bloc étant extrêmement limitées sinon inexistantes car, même en sortant du bloc, on retombe encore à l'intérieur du camp, au milieu des logements des gardes.
On le ligotera alors : jeté par terre il sera roué de coups de ceinturon par les hommes de l'équipe de garde. Ceux-ci mettront d'autant plus de hargne à s'acquitter de cette tâche qu'ils avaient craint pour leur vie, car la règle ici c'est qu'un prisonnier qui s'échappe du bloc est aussitôt remplacé dans sa cellule par tous les hommes de l'équipe de garde, qui ont alors très peu de chances de s'en tirer.
Nous ressentions tous dans notre chair les coups qui pleuvaient sur Mamadi Camara. Nul n'entendra pourtant un cri, un gémissement, la moindre plainte de cet homme d'une trempe exceptionnelle ! On le jettera dans sa cellule, incapable de se tenir debout ! Et recommencera pour lui le dur régime de cachot que les anciens connaissaient si bien! Qu'est devenu Mamadi Camara ? A ma libération, à la fin de l'année 1980, il était encore en vie.

Bah Mahmoud et ses compagnons

Après Mamadi, nous verrons arriver un jeune « bana-bana » peuhl du nom de Mouctar Diallo, un envoyé, disait-on, du Front guinéen d'opposition au régime de Sékou Touré. Ce front fortement « noyauté » par le régime aurait été « piégé » par un commerçant du nom de Soumah Kélétigui qui, pour avoir passé une dizaine d'années en prison civile 1, se serait fait recruter comme correspondant du Front à Conakry, ses années de prison lui servant de certificat de bonne conduite anti-Sékou Touré. Le jeune Mouctar, à qui le Front aurait confié une lettre pour Kélétigui, aurait trouvé au lieu du rendez-vous, à la place de ce dernier, le commandant Siaka Touré et ses hommes. C'est ainsi qu'il aurait été arrêté. Cette dernière partie du récit me sera révélée par Mouctar lui-même, à ceci près, que la lettre, selon lui, lui avait été remise par un jeune Toucouleur sénégalais par l'entremise d'une parente. Cette affaire sera reliée directement à celle du professeur Bah Mahmoudou que l'on venait d'arrêter à Boké, et qu'on accusait d'être « venu en Guinée dans un but de subversion et d'avoir dans ses bagages de la dynamite, des grenades et des armes automatiques ». On l'amènera au bloc avec dix autres personnes, tous des paysans peuhls de Boké, dont un adolescent d'une quinzaine d'années.
Ceux-ci comparaîtront, une seule et unique fois, devant le comité révolutionnaire. Ils seront tous mis à la diète noire à l'exception du jeune adolescent, la veille du départ de Sékou Touré pour la Conférence des non-alignés à La Havane. Seuls, quelques-uns d'entre nous auront la chance de les entrevoir. Ils auront été arrêtés dans leurs champs, surpris par une infortune qui dépasse de loin leur entendement. Je suis sûr qu'au moment de rendre l'âme, résignés, ils se seront murmuré, avant même leur dernière prière, cette petite phrase grosse de toute une philosophie venue de la nuit des temps : « Ko nyaawoore Allah » 2
Peu après, rattachés au groupe Mahmoud, on amènera encore deux nouveaux. Vieux Peuhl au teint très clair, à la chevelure et à la barbe toutes blanches, muni d'un chapelet et psalmodiant, à longueur de journée, des versets du saint Coran ou des duaa'u 3 qui en sont tirés, El hadj Abdoul Ghadiri Diallo semblait plus tourné vers les choses de l'au-delà que vers celles d'ici-bas. Il était accompagné de son fils Amadou Diallo, un garçon au teint un peu moins clair que celui de son père, étroit d'esprit et suffisant. Tous deux avaient été extradés de Guinée-Bissau où ils se trouvaient. Je n'arrivais pas à comprendre comment les autorités de ce pays, que j'admirais pour la ténacité de leur lutte révolutionnaire, avaient pu consentir à cette extradition, après tout ce qui s'était passé depuis 1970, et qu'ils n'ignoraient pas.
Quelque temps après, nous apprendrons que la presse a fait grand tapage autour de l'arrestation de Bah Mahmoud. C'est certainement ce qui explique qu'il ait eu la vie sauve jusqu'à ce jour. Après le drame de Telli et de ses compagnons, il constituait une pièce maîtresse de la propagande du régime. C'est pourquoi je ne suis pas particulièrement surpris d'apprendre qu'un avocat est venu le voir, bien que je ne me souvienne pas, dans la longue histoire du camp Boiro, qu'un avocat ait jamais eu l'autorisation de prendre contact avec un détenu guinéen.
Et dans le cas présent, la relative facilité avec laquelle cette autorisation a été obtenue me confirme dans l'idée que le régime a pour objectif d'effacer la mauvaise impression produite par l'assassinat de Telli et de ses compagnons et même de jeter le doute sur la réalité de cet assassinat qui avait filtré dehors, selon nos informations.
Je suis sûr que Mahmoud et l'avocat auront des « entretiens cordiaux dans une atmosphère détendue », c'est la formule habituelle. L'avocat attestera qu'il semble en parfaite condition intellectuelle et physique. Il ajoutera qu'il « est bien traité », comme le lui dira d'ailleurs Mahmoud. Pourrait-il dire autre chose ?
Mais nul ne mentionnera le sort réservé à « ses neuf complices » qui seront mis à la diète noire sans même avoir été interrogés. Nul ne connaîtra jamais leurs noms et ne dira jamais comment ils sont morts dans une misère extrême, dans un isolement total, privés d'eau, de nourriture dans un face-à-face terrible avec leur destin ! Nul n'en parlera jamais !
Le 14 mai 1980 4 arrive sans susciter beaucoup d'espoir parmi les anciens qui survivent encore à Boiro et refusent obstinément la mort qui se présente à eux sous diverses formes. Depuis bientôt plus de deux ans, contrairement à son habitude, le président ne libère plus à l'occasion des fêtes. De plus, ceux qui restent, le connaissant parfaitement, jaugent au plus bas leurs chances de libération.
Dès le 14 mai, tard la nuit, la jeep soviétique du comité révolutionnaire reprend ses va-et-vient et dépose de nouveaux pensionnaires. Ils portent de beaux uniformes que les « anciens » ne connaissent pas. Les « nouveaux » nous apprennent que c'est la tenue des miliciens. Arrivés au poste de garde, ils troquent leur tenue d'officiers et de sous-officiers contre la tenue pénitentiaire. Les gardes ne prennent pas la peine de nous enfermer : lassitude de fermer et ouvrir les portes ou simplement conviction que, de toute façon, nous serons au courant de ce qui se passe ?
Les nouveaux venus sont au nombre de quarante-six : lieutenants, adjudants-chefs, adjudants et simples miliciens de la milice populaire formés à Cuba. Il y aura aussi quelques civils parmi eux. C'est Fadama qui, le premier, commencera à nous révéler la raison de ces nouvelles arrestations. Faisant des reproches autant à sa sentinelle qu'à un détenu qui n'était pas du groupe des anciens et qui voulait se rendre au jardin, il s'écrie :
— « Ah j'e n'aime pas ça ! La chose là n'a même pas fini d'éclater au palais du Peuple que tu commences à t'agiter. Il faut rester tranquille! Sentignelle il faut « lé fermé ». Ben merde alors ! »
Nous finissons par savoir que c'est une grenade qui a éclaté pendant les festivités du 14 mai, au palais du Peuple. La version qui nous revient souvent c'est que ce « semblant » d'attentat est l'œuvre du président lui-même qui voulait en profiter pour arrêter un certain nombre de cadres dont il voulait se débarrasser. La plupart des miliciens arrêtés n'étaient même pas au palais du Peuple cette nuit-là. Un jour, le comité révolutionnaire viendra extraire les miliciens du Camp Boiro pour une reconstitution des faits. Les pauvres croiront à une libération. Ils réintégreront leurs cellules, plusieurs heures après, abattus et démoralisés. L'affaire de la grenade tournera court, mais les miliciens ne seront libérés dans leur grande majorité que deux ans après.

Kanassé

Peu avant notre libération, une nouvelle diète noire, un nouveau crime vient me confirmer dans la conviction que le régime ne peut renoncer à cette méthode. Une nuit, en effet, arrive un nouveau venu qu'on enferme à la 64. Son identité ne nous est pas connue et les bruits les plus contradictoires circulent à ce sujet. Au bout de quelques jours de diète, il frappera vainement à la porte et s'écriera : « Allahou Akbar, moi, je suis un bandit mais je ne savais pas qu'on pouvait enfermer un être humain et le laisser mourir de faim et de soif… »
Un de nos compagnons prendra le risque de passer devant sa cellule et de lui demander son nom. Il répondra à haute voix :
— « Je m'appelle Barry Toumani mais on m'appelle 'Kanassé' 5. Je suis un bandit. J'ai fait plusieurs fois la prison, mais je n'ai jamais vu une prison pareille. Je jure que cette fois-ci je n'ai rien fait. Moi, je suis un bandit, mais je n'ai jamais tué un être humain. »
Il finira ainsi sa misérable vie de bandit sans avoir rien compris à ce qui lui arrivait, sans avoir eu la moindre chance de comprendre ! On nous dira qu'il a été accusé par une « dame » de la famille présidentielle qui l'aurait fait conduire au Camp Boiro. Mais ce nouveau crime ressemblait, à s'y méprendre, à un nouveau sacrifice humain !

Notes
1. Il avait été arrêté pour une affaire de trafic de diamants.
2. Phrase peuhle qui littéralement traduite signifie « C'est le jugement de Dieu », équivalent de « C'est le destin ».
3. Invocations au Seigneur tirées du saint Coran.
4. C'est la date anniversaire de la création du parti démocratique de Guinée.
5. Kanassé, terme soussou qu'on peut traduire par « le déprédateur » ou « le casseur ».


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