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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


Mon interrogatoire 1
La phase politique


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L'adjudant Lénaud claque des talons et salue de façon presque impeccable. Ismaël Touré ne lève même pas les yeux, ne le regarde pas. Il se contente de dire :
— « Salut Lénaud. Donne-lui le tabouret et laisse-nous. »
L'adjudant approche un tabouret. Mais, je me sens brusquement mal. J'ai le vertige. Ma tête tourne. Dieu Tout-Puissant, aidez-moi. Il ne faut pas que je tombe. Quelle humiliation ce serait ! La défaite avant le combat. C'est ce courant d'air. La fenêtre devant moi, juste derrière Ismaël , est grande ouverte, de même que la porte derrière moi. L'air, ce maudit courant d'air. Je vais avoir une défaillance. J'entends venir d'ailleurs, de nulle part, j'entends ou je devine une voix. Ce doit être celle d'Ismaël :
— « Assois-toi, Porto. »
Il était temps. Je m'agrippe à la table et je m'assois. Je grelotte de tout mon corps trempé, comme un paludéen en pleine crise. Je grelotte et une flaque d'eau se forme à mes pieds. J'invoque de façon fervente le « Seigneur des cieux et de la terre et de tout ce qu'il y a entre eux » pour qu'Il ne m'abandonne pas. Je serre les dents très fort. Déjà, je sens que cela commence à aller mieux.
Ismaël en face de moi, l'air absent, prend une cigarette dans son paquet de Craven A. Alors que son grand frère, le Responsable Suprême de la Révolution, est resté fidèle aux gauloises qu'il avait abandonnées un moment pour les Afras malgré les Mbalia, cigarettes guinéennes fabriquées par l'E.N.T.A., Ismaël, lui, a choisi les cigarettes anglaises. Il en tapote machinalement les deux bouts sur le paquet. La table qui se trouve entre nous, d'à peine un mètre de largeur, poussiéreuse, est encombrée de papiers et d'objets : des règles, un encrier dont l'encre a séché, de vieux stylos à bille. Les murs ignorent depuis longtemps la peinture. C'est le bureau de Siaka Touré, commandant du camp Boiro.
J'observe Ismaël. Je cherche son regard. Il est toujours penché. Il réfléchit. Je lis en travers de la table, sur sa montre-bracelet en or, 12 h 10 : il est donc minuit dix. La pièce est étroite, encombrée. A ma droite, de l'autre côté du bureau, une grande armoire, sans couleur, ni âge : dessus, entassés pêle-mêle, beaucoup de papiers, de dossiers poussiéreux.
Assis devant l'armoire, Amadou Cissoko, un jeune que j'ai eu à interroger au bac il y a quelques années. Il a dû s'engager dans la police, ce que le régime offre de mieux aux enfants dont les parents ne sont pas de la « famille ». Le voici membre du comité : ils vont lui apprendre l'art de torturer et d'assassiner, si ce n'est déjà fait. Je ne peux m'empêcher de le plaindre. Pauvre Cissoko ! Je reporte mon regard sur Ismaël. Il vient de se saisir de son briquet en or massif, qui jure avec son treillis de combat vert-olive et la casquette de la même étoffe. A côté de lui, Loucény Condé 2, policier, ancien gestionnaire de la présidence, où ses indélicatesses sont connues de tous.
Son dernier coup est récent : il avait une vieille Mercedes qui semblait demander grâce à chaque tour de moteur. Jacques Demarchelier en possédait une autre, toute neuve. On arrête Demarchelier. Il est conduit au camp Boiro. Condé guettait. L'une des voitures prend la place de l'autre. Elles sont de la même marque. Un peintre particulièrement habile rend la voiture de Loucény Condé neuve. Je regarde Loucény. Il fuit mon regard.
Ismaël vient d'allumer sa cigarette. Il jette un coup d'œil à sa montre alors que, moi, j'en jette un à son voisin, Seydou Keita, un homme exceptionnellement doué pour la bêtise, certainement l'un des plus doués du régime qui en compte, pourtant, un nombre impressionnant. Il est de la famille. On lui confiera une grande entreprise, la Société nationale de gestion immobilière. Convaincu d'indélicatesse sur une somme de quarante-cinq millions de francs guinéens 3, il aura pour sanction un poste d'ambassadeur à Bonn.
Les médias allemands annoncent la chute du « plus grand dictateur sanguinaire africain de tous les temps ». Seydou prend un avion en direction de Dakar puis de Conakry. Conseil de famille : Seydou révèle aux siens le contenu des informations des médias allemands. Conclusion de son frère Mamadi Keita :
— « Tu étais donc venu te mettre à la disposition des nouveaux dirigeants ? »
Silence embarrassé. Aujourd'hui, Seydou Keita est là, membre du comité révolutionnaire. Il prend une mine grave, inspirée. Il fuit mon regard. Non, il ne veut pas me regarder, les yeux dans les yeux. Il a raison, nous nous connaissons trop.

Je tourne la tête vers son voisin : c'est un métis à l'épaisse moustache noire, aux yeux vitreux, au regard lointain et neutre, indifférent, absent, qui semble regarder sans voir. On dirait qu'il est saoul. Il y a fort à parier qu'il l'est effectivement, Guichard. Guy Guichard, Guitton pour les intimes, directeur général des Services de sécurité de la République, quasiment inamovible : il est tantôt directeur général, tantôt inspecteur général, deux manières différentes de désigner une même réalité ! Tout le monde sait qu'il est immensément riche. Il vend les visas de sortie aux étrangers, surtout aux Libanais en difficulté, à un million, parfois plus, de francs guinéens. Je ne peux m'empêcher de voir en Guichard, l'assassin de Tidiane Keita, l'homme qui, lors de la visite officielle du président Kenneth Kaunda de Zambie en Guinée, se précipita sur Sékou Touré, le roua de coups de poing. Ils roulèrent tous deux à terre. La scène fut rapide, brutale. Les hommes de garde dont Guichard, vinrent à la rescousse du président qui, dégagé, cria avec rage à l'adresse de Guichard :
— « Tue-le Guichard ! Tue-le! Tue-le! » Et Guichard pointa son pistolet sur le malheureux qui ne portait aucune arme sur lui et appuya deux fois sur la détente.
Je connaissais l'histoire que Guichard me confirmera au cours de mon interrogatoire.
Tels étaient les membres du comité révolutionnaire chargé de me juger. J'étais surpris tant par la composition de ce comité que par la non-personnalité de ses membres : des hommes de main ! On aurait pu s'efforcer de camoufler un peu son caractère tribal accentué, choisir des personnalités représentant quelque chose aux yeux du peuple.
Le peuple ? Le régime, moins que quiconque, y croit. Plus il en parle, moins il y croit. Idrissa Diarra, à l'époque secrétaire politique de l'U.S.-R.D.A. 4 du Mali, avait raison lorsqu'il disait un jour à Sékou Touré : « Le peuple, le peuple! Où est-il, le peuple ? Je ne l'ai pas vu le 19 juin 1965 à Alger 5. Je ne l'ai pas vu le 24 février 1966 à Accra 6… »
Mes pensées vagabondaient tandis que je m'efforçais de scruter les visages inexpressifs des personnages que j'avais devant moi. Ismaël tire une bouffée de sa cigarette, consulte sa montre sur laquelle je lis, en même temps que lui, minuit seize. Il commence à parler d'une voix basse, presque inaudible, qui s'élève peu à peu…
— « Nous avons devant nous, ce soir, camarades, l'un de nos jeunes cadres les plus brillants. Je dirai même le plus brillant de nos jeunes cadres. La Révolution lui a accordé sa confiance, l'a fait connaître à travers le monde entier et l'a nommé aux plus hautes fonctions de l'Etat… »
J'étais tendu, concentré, plus concentré que je ne l'ai jamais été à aucun cours de droit, même de droit romain approfondi. J'étais suspendu aux lèvres d'Ismaël dont je buvais les paroles. Je les enregistrais, je les gravais dans ma mémoire, à tel point qu'aujourd'hui j'ai l'impression qu'elles viennent d'être prononcées. Je ne voyais plus rien, plus personne dans la salle à part Ismaël, sa bouche, ses lèvres. Je ne sentais ni la morsure du froid ni les coups de patte de la faim au creux de l'estomac.
— « Il a été ministre des Affaires étrangères, ministre de la Jeunesse, deux portefeuilles ministériels que la Révolution ne réserve qu'aux meilleurs de ses fils. Et cela, à un âge où la plupart de ses camarades étaient sur les bancs de l'Université. Malgré cette confiance sans bornes de la Révolution et de son Responsable suprême, Porto n'a rien trouvé de mieux que de trahir… »
La voix s'épaissit, se veut plus ferme, plus convaincue et plus convaincante :
— « … de trahir le Peuple de Guinée et sa grande Révolution, son chef dont les qualités humaines ne sont plus à vanter, et qui aime Porto comme si c'était son fils. Porto n'a pas rendu à la Révolution la confiance que celle-ci lui accordait. Il a trahi et s'est vendu à l'impérialisme… »
Un temps d'arrêt : Ismaël tire une feuille d'un carnet, avance la main et prend un stylo à bille. Il continue son réquisitoire :
— « Nous avons toutes les preuves de sa participation active et consciente au complot qui avait pour but d'assassiner la Révolution et son guide suprême. Nous détenons un dossier complet de tous ses faits et gestes depuis qu'il a adhéré aux différents réseaux anti-guinéens car il est membre de tous ces réseaux. C'est une très grande personnalité de la contre-révolution et dans le gouvernement destiné à remplacer celui de la Révolution, il était prévu qu'il occuperait un haut poste de responsabilité qu'il nous indiquera d'ailleurs plus tard…
« C'est lui, entre autres, qui avait envoyé peu avant l'agression Kerfallah Bangoura en mission à Abidjan pour contacter le front anti-guinéen dans un but de coordination de l'agression. Et, nous savons aussi qu'il était en relations avec le front anti-guinéen de Sierra Leone coiffé par Almamy Bah, le chef des Foulah 7 de ce pays. Nous l'avions chargé de négocier l'extradition de ce dernier, mais il a refusé de convaincre Siaka Stevens de nous livrer son complice.
« Nous nous sommes toujours demandé pourquoi Porto s'est laissé aller ainsi à cette trahison criminelle. Nous avons fini par savoir que c'est à la suite de son déplacement du ministère des Affaires étrangères à celui de la Jeunesse. A l'époque, j'avais senti qu'il n'était pas content de cette affectation bien qu'il fût toujours membre du gouvernement. Vous savez, je le connais bien, je le considère comme un jeune frère : il est si bien élevé, si poli, si cultivé, si brillant et si efficace ; jamais un mot plus haut que l'autre. Je l'ai donc appelé chez moi. Nous étions seuls, ce jour-là, et je lui ai parlé à cœur ouvert. Je lui ai demandé alors de me dire franchement s'il préférait rester aux Affaires étrangères, que je l'y ferai maintenir. Malheureusement, il n'a pas cru devoir répondre à cette offre amicale et désintéressée. Déjà il était pris dans les mailles du complot. »
Encore un temps d'arrêt. Il me jette un rapide coup d'œil, fugace, à la dérobée pour deviner l'effet que produisait sur moi son discours. J'étais indigné et je bouillais d'impatience. Je voulais lui répondre, lui crier de toutes mes forces : « Mais vous mentez, camarade ministre, vous mentez et c'est honteux. Vous savez bien que… »
Mais déjà, la voix d'Ismaël continuait son réquisitoire. Elle se faisait plus douce :
— « Mais, camarades, il faut reconnaître que Porto bénéficie de circonstances atténuantes. Sa jeunesse et son inexpérience ne lui ont pas permis de pénétrer la perfidie de l'impérialisme et de ses arguments fallacieux. Car l'impérialisme est dangereux, malin, sournois. Il a trompé nos meilleurs cadres mais la Révolution lui creusera son tombeau en Guinée… »
Pendant que parlait Ismaël, les membres du sous-comité, la mine tendue et sérieuse, hochaient la tête, de façon ostensible, en signe d'approbation, en fixant du regard l'orateur, pour qu'il note bien qu'ils étaient d'accord avec lui, ce qui était signe de leur engagement révolutionnaire. J'essayais vainement que nos regards se croisent. Tous m'évitaient…
Ismaël s'interrompt. Une personne que je n'avais pas remarquée tousse et se racle la gorge derrière moi, sur ma gauche. Je ne peux m'empêcher de me retourner, de jeter un coup d'œil rapide sur lui. Il est assoupi sur une chaise longue, coiffé d'un bonnet de couleur incertaine et vêtu d'un grand boubou blanc douteux. Il a les yeux fermés.
— « Je sais que Porto a rendu d'importants services à la Révolution. Il l'a défendue, éloquemment, brillamment, sur les tribunes internationales et particulièrement à l'O.N.U. C'est pourquoi, nous avons beaucoup hésité à l'arrêter, et c'est la mort dans l'âme que le Responsable suprême de la Révolution, devant la concordance et le nombre des dénonciations, a finalement accepté qu'on l'arrête. C'est que la Révolution se moque de son passé. Ce qui compte, pour elle, c'est son présent et surtout son avenir.
« Je demanderai à Porto d'être responsable et courageux, de nous aider, d'aider son ami le Responsable suprême qui l'a toujours aimé comme son fils, à sauver et à renforcer la Révolution. Je ne doute pas qu'il nous aidera… »
Fraction de seconde d'arrêt et de réflexion. Nouveau coup d'œil dans ma direction.
— « Ce serait cela l'attitude d'un vrai révolutionnaire. Mais si jamais il persistait dans son attitude de contre-révolutionnaire irresponsable, je dois le prévenir, très honnêtement, que si ici nous agissons de façon à convaincre en douceur les traîtres, nous disposons aussi d'une section semi-militaire qui travaille avec d'autres méthodes plus convaincantes, à la cabine technique. Je suis sûr que Porto est très fort en droit. C'est un brillant juriste, il l'a prouvé plus d'une fois. Mais le problème qui se pose ici n'est pas un problème juridique, c'est un problème politique. La meilleure défense qu'il aurait à nous présenter serait de reconnaître sa trahison, de se décharger la conscience et d'aider la Révolution. Voilà ce que nous attendons de lui ! »
Je crois qu'il a fini. Mes mains menottées sont posées sur la table. Je les lève, l'index droit pointé
— « Je voudrais parler… »
Il m'ignore et s'adressant aux membres du sous-comité, demande :
— « Camarades, l'un d'entre vous a-t-il quelque chose à ajouter? »
— Camarade ministre… » C'est Keita Seydou qui parle
— Je crois que tu as tout dit. Pour moi, Porto est un ami d'enfance que j'apprécie beaucoup. J'ai de la peine à le voir dans la situation où il s'est enfoncé. Tout ce que je peux lui dire c'est ce que j'ai dit à Sagno Mamadi, à Emile Condé… »
Je ne peux m'empêcher de penser à Emile avec lequel Seydou avait monté des affaires commerciales.
« … qui sont aussi des amis comme lui — c'est qu'il reconnaisse les faits. Il pourra bénéficier de la clémence du Responsable suprême. Les faits sont si clairs et les preuves si accablantes qu'il ne peut pas faire autrement. Je lui demande de nous faire gagner du temps et d'éviter la cabine.
« Voilà, camarade ministre, en deux mots ce que j'avais à dire, non sans te remercier de l'éloquence et de la clarté avec laquelle tu as fait ton exposé et qui nous a fait toucher du doigt la réalité de la culpabilité de Porto. Merci, camarade ministre.
— Guichard ? dit Ismaël.
— Oui. Cette affaire est trop claire. Vous avez tout dit, camarade ministre. »
Guichard parle avec difficulté. Il n'est pas très loquace. Il est d'un naturel plutôt taciturne. Ce genre d'exercice le rebute. Peut-être est-il un peu saoul aussi.
— « Je n'ai rien à ajouter. Porto n'a plus qu'à reconnaître les faits, car vous l'avez confondu. Il ne faut pas qu'il nous fasse perdre du temps. »
Ismaël écrit quelque chose sur la feuille qu'il avait tirée d'un carnet. De ma place je m'efforce de lire :

Il s'arrête. Guichard a fini. C'est le tour de Louncény Condé.
Lui, non plus, n'a pas de dons particuliers pour l'exercice de la parole :
— « Camarade ministre, vous avez tout dit. Il faut que le coupable reconnaisse les faits. C'est tout ce que j'ai à dire. »
Ismaël continue à écrire et moi à lire ce qu'il écrit :

Sans lever les yeux de son bout de papier il dit :
— Cissoko !
Ce dernier sursaute. Il semble surpris et bégaie :
— « Camarade ministre, vous avez tout dit. Il faut que le camarade reconnaisse… »
C'est fini. Chacun a parlé. Il ne reste plus que moi et je suis prêt, mes idées sont claires, bien ordonnées. Je vais démolir tissu de mensonges, saupoudré d'âneries. Mais, à ce moment, Ismaël se lève :
— « Cissoko, nous allons te laisser avec Porto pour qu'il remplisse cette petite fiche. »
Il lui tend la feuille sur laquelle il écrivait il y a quelques minutes. J'interviens :
— « Mais je voudrais parler à mon tour, me…
— Non ce n'est pas la peine, m'interrompt Ismaël et il désigne du doigt la feuille qu'il vient de remettre à Cissoko. Il ajoute, sur un ton qui n'admet aucune réplique :
— Nous t'accordons une dizaine de minutes. »
Sa voix est devenue calme et tranquille. Suivi de son « état-major », il sort de la pièce. Je reste seul, abasourdi et plus surpris que jamais. Je ne pouvais imaginer que ces messieurs ne me permettraient même pas de placer un mot. C'est ahurissant. Cissoko est gêné de se retrouver avec moi. Cela se voit à sa mine, à son air. Il essaie de faire quelque chose. Il n'y a aucun choix : il faut remplir cette fiche. Le ministre y tient et j'ai l'impression que ce jeune homme veut m'éviter d'affronter sa colère. D'une voix mal assurée, il tente de me convaincre :
— « M'seu, je vous assure… il faut remplir cette fiche.
— Qu'est-ce que tu veux que je mette là-dessus? On ne veut même pas que je m'explique…
— Vous savez …»
A ce moment, intervient l'homme assoupi derrière moi sur une chaise longue. Il s'adresse à Cissoko et parle en malinké :
— « n'Fa, a fô a nyè… »
Je ne comprends pas bien le malinké. Cissoko traduit :
— « Il dit de vous dire de reconnaître ce qu'on vous reproche. Le Responsable suprême de la Révolution est un homme bon, clément. Il vous pardonnera. Il aura pitié de votre âge. C'est un grand homme (« mo ba yèrè lé ») et il est très humain
— Cissoko, qui est-ce ? dis-je énervé, désignant du menton l'homme que je prends pour un importun.
— « C'est Gbéléma Fodé, le grand marabout de Kankan. Il est très très fort. Il nous aide beaucoup ici. Il sait lire dans la pensée des gens et déterminer la culpabilité.
— Alors, demande-lui donc si je suis coupable. S'il sait vraiment lire dans la pensée des gens et déterminer leur culpabilité ou leur innocence, il te dira que je suis absolument innocent de tout ce dont on m'accuse. »
Pendant que Cissoko lui parle, je l'examine de plus près. Il ne semble pas grand. Penché sur la table à côté de moi, il a retiré son bonnet, laissant voir son crâne reluisant bien rasé, sur lequel il passe une main aux ongles longs et sales. Ses dents sont en mauvais état, rougies et noircies à la fois, autant par la cola que par le tabac. Il dégage une odeur que je n'arrive pas à définir, un mélange de sueur, de tabac et de parfum bon marché. Ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, sont rouges et laissent percer à la fois une extrême ruse de paysan, un cynisme froid et une cruauté sans défaillance.
Je suis déjà énervé et sa présence à quelques centimètres m'exaspère. C'est une « grande personnalité » du comité, un « voyant ». Il assiste à toutes les séances importantes à côté d'Ismaël Touré : je ne sais s'il est chargé de l'aider ou de le surveiller. Ses avis sont retenus, car le régime, et son chef en particulier, croient profondément au pouvoir de ces « voyants ».
Pendant l'interrogatoire, Gbéléma Fodé s'installe sur « sa » chaise longue, derrière l'inculpé, prend un air inspiré, ferme les yeux et « lit » dans « sa » pensée. Il ne répugne pas à aller à la cabine technique pour aider éventuellement la victime, avec d'autres méthodes, à reconnaître sa forfaiture.
Pour le moment, il essaie de se faire passer pour mon allié, de m'éviter de trop souffrir, tandis que j'essaie de trouver le mot qui le fera s'éloigner.
— « Il dit qu'il veut vous conseiller parce qu'il sait que vous êtes un bon musulman et vous éviter d'avoir à trop souffrir.
— Cissoko, dis-lui, en malinké très clair, de me laisser tranquille. Depuis huit jours, je suis privé de toute nourriture, de toute boisson, abandonné à moi-même, menotté dans une cellule. »
L'homme sincère ou comédien, plutôt comédien que sincère, s'exclame :
— « Allahou akbar… (Dieu est grand.) »
Il me regarde, se lève, hoche la tête et disparaît. Je ne le reverrai plus jamais.
Ismaël ne tarde pas à revenir accompagné de son état-major. Avant qu'il n'atteigne sa place, il a posé à Cissoko la question de confiance :
— « Alors, Cissoko, il a rempli ? »
Cissoko est embarrassé : il me regarde et regarde Ismaël, chuchote quelque chose que personne ne comprend. La voix d'Ismaël se fait plus dure
— « Il n'a rien rempli ? »
Hochement de tête de Cissoko. Ismaël hurle plus qu'il ne crie :
— « Kakilambé ! » 8
Un colosse, en tenue de combat, casqué de fer portant grenades, poignard au ceinturon, cartouchière, apparaît instantanément.
— « Pèrè pour Revolouchon ! 9 » dit-il dans un claquement sonore des talons, tel qu'on eût cru que ses brodequins étaient en fer.
— « Emmenez-le. »
Deux étaux agrippent mes épaules, me soulèvent de mon tabouret au milieu d'un énorme brouhaha et de commentaires confus.
— « Non vraiment, camarade ministre, il exagère. Avec la gentillesse dont tu as fait preuve, il devrait reconnaître… Mais ces gens-là… »
Le reste se perd dans le lointain. Je disparais, encadré des deux géants qui me dominent de toute la tête et dont les étaux, ce sont des étaux, pas des mains, m'enserrent les épaules. J'en ai mal. Ils me traînent, mes pieds effleurant à peine le sol.
Dehors il pleut toujours. Une pluie drue aussi forte qu'au début et qui tambourine violemment, en un tempo régulier sur la tôle ondulée du bâtiment du comité révolutionnaire, une pluie indifférente à ce qui se passe, comme si c'était normal et cela l'était dans un régime comme celui que nous vivions.

La cabine technique

En quelques secondes, nous traversons à grandes enjambées (les enjambées des deux colosses auxquels on m'avait confié) la ruelle qui sépare le grand local que nous venions de quitter d'un autre petit bâtiment que rien ne signale à l'attention. Un petit mur, d'un mètre cinquante peut-être, essaie d'en camoufler l'entrée. Je comprends que nous sommes à la C.T., la cabine technique, la cabine de tortures. Une pièce aux dimensions que j'évalue à cinq mètres sur trois. A droite, en entrant, un téléphone de campagne posé sur une vieille table et, à gauche, une autre table entourée de trois chaises du même âge. Et là, au milieu de la pièce, un vieux pneu de camion poids lourd. A côté un tas de graviers, de tessons de bouteilles. A gauche encore, une porte fermée avec l'image d'une tête de mort au-dessus de deux fémurs entrecroisés. Au-dessous, une inscription : « Danger de Mort ! »
En face de cette porte, de l'autre côté, un tas de livres, de papiers, de dossiers personnels saisis probablement lors des arrestations et qu'on abandonne ici, faute d'en connaître la valeur. Au-dessus de tout cela, je remarque une poutre horizontale en béton, partie du mur du fond et qui en croise une autre.
Quand nous arrivons, la pièce est pleine de gendarmes et de gardes : Cissé Amadou, adjudant de gendarmerie qu'on appelle ici ministre de la cabine, les adjudants Oularé Douti 10 et Yango Touré, chargé des installations électriques du camp. Je remarque aussi un adjudant de la garde républicaine, quinquagénaire trapu, court sur pattes, les cheveux légèrement grisonnants et dont la forte musculature semble faire éclater une chemisette et une culotte trop étroites. C'est, me dira-t-on plus tard, le vieux Doumbouya de Macenta 11. Je reconnais l'adjudant Lénaud qui m'avait emmené du bloc au Comité quelque temps plus tôt. Un autre adjudant de petite taille, portant culotte, chemisette et calot kaki, et des sandalettes en plastique. C'est apparemment un Soussou : il me dira plus tard qu'il s'appelle Soumah Soriba. Est-ce son nom? C'est le seul qui ne soit pas originaire de Faranah, Kissidougou ou Macenta. Il serait de Kindia à ce qu'il me dira.
En entrant dans la cabine, Kakilambé s'adresse à Cissé : ils échangent quelques mots que je devine. Il me met à sa disposition de la part du ministre. Cissé s'avance d'un pas vers moi. Il empeste l'alcool. Ses lèvres rougies attestent qu'il y a longtemps qu'il compte au nombre des adeptes de Bacchus. Nous avons presque la même taille — mais on devine sa maigreur sous sa tenue trop ample. Ses yeux vitreux sont injectés de sang et sa casquette d'officier allemand semble une taille au-dessus de celle qu'il aurait dû porter. Il retire de sa bouche un mégot de cigarette américaine, trempé de salive et d'une voix pâteuse qui me laisse supposer qu'il est saoul, il me dit, en faisant un garde-à-vous chancelant :
— « Camarade ministre, on va vous donner un crayon. Vous allez vous asseoir là et remplir le bout de papier de votre collègue. Vous allez tout reconnaître.
— Reconnaître quoi ?
— Ah! Vous croyez que nous on est là pour vous dicter ce que vous savez? Nous tous ici, on vous connaît, on vous aime bien. On vous respecte. Vous avez vu, je vous ai même fait le garde-à-vous et le salut et je vous appelle camarade ministre. C'est pas notre habitude. Demandez à tout le monde ici. »
Approbation de ses collègues vers lesquels il se tourne. Il continue :
— « Alors camarade ministre, faites pas le con. Remplissez vite ce bout de papier; kè 12, enlève-lui les menottes. »
Le sol de la cabine technique est mal dallé. Il est inégal et comporte des ornières. Il est mouillé : l'eau de pluie s'infiltre à la fois par le mur du fond et par le toit. Un adjudant s'approche, sort une petite clé de sa poche. Les menottes s'ouvrent. J'en suis débarrassé. Ma première réaction est de me frotter les poignets. Cissé place une chaise du côté de la table de gauche et m'invite à m'asseoir :
— « Camarade ministre, remplissez vite ce petit bout de papier. Ce n'est pas grand-chose. Voyez, vous-même, il n'y a que cinq points. Si vous voulez bien, en une minute vous aurez fini. »
Je m'approche de la chaise. Je m'y installe et j'examine la fiche. Je sens le froid. Un courant d'air encore. Je me tourne vers Cissé :
— « Mais qu'est-ce que vous voulez que je mette sur ce bout de papier ?
— Camarade ministre, c'est vous qui savez. Nous, on n'est pas là pour vous faire écrire des mensonges. On peut vous aider à retrouver la vérité, mais, c'est vous qui savez.
— Je n'ai jamais adhéré à rien.
— Ah ! Bon ! Vous refusez. C'est vous qui l'aurez voulu ! »
Et me tournant le dos, il dit d'une voix qui traduit une certaine impatience :
Kè a la; a sidi (en langue malinké : prends-le; attache-le). »
L'adjudant Doumbouya s'avance vers moi, me fait lever et commence à déboutonner ma chemisette. Il me conduit vers le fond de la salle. Il s'empare d'une corde mouillée, fait un nœud dans lequel il passe mon bras droit.
La corde glisse jusqu'au niveau de mon coude, un peu au-dessus. L'adjudant me ramène le bras dans le dos, puis commence à tirer sur la corde. Je serre les dents très fort pour ne pas crier. Je sens la corde. L'adjudant s'empare de mon bras gauche qu'il ramène aussi dans le dos. La corde l'enserre à son tour. Le tortionnaire tire si fort que mes coudes se rejoignent. La corde me pénètre la chair. Je veux crier. Non, il ne faut pas crier, il ne faut pas crier. L'animal serre, serre encore et toujours. Je n'en peux plus.
— « N … ooon … arrêê…teez …arr… rê… ête …ez »
Ce cri aigu, bestial, venu de je ne sais où, c'est bien ma voix.
Elle vient du tréfonds de moi-même. Je crie encore et encore. Ma voix emplit la cabine, couverte par la pluie qui n'arrête pas de tambouriner plus fort, indifférente à ce qui se passe. Je ne l'entends plus tellement elle est devenue une dimension neutre de ce que je vis.
Je distingue des éclats de rire. La salle est pleine de mes cris et de cette hilarité subite, généralisée. La bête a pris appui sur mon dos et tire toujours. J'ai les jambes écartées. Il les rapproche et joint mes chevilles. La corde descend. Je devine des nœuds qui se forment. Je risque de tomber. L'animal me retient. Il est fort. Il a fini, semble-t-il, sa sale besogne. Non. Il lance la corde par-dessus le parapet et tire. Me voici suspendu, pendu par les bras, les pieds dans une position aussi indescriptible qu'inconfortable. Je ne sais plus où j'ai mal.
Un autre adjudant s'approche. C'est Soumah Soriba. Il déboutonne ma culotte. Elle tombe. Je suis en slip. Il tient en main des fils électriques qui se terminent par de petits crochets. Il me les accroche au bas-ventre, juste au-dessus du pubis et retourne s'asseoir sur la table en face de moi, à un mètre à peine. Il tourne une petite manivelle. Je crie encore plus fort. Mon corps s'agite en même temps que je m'agite. Mes épaules … mes coudes … le bas-ventre… Je crie à tue-tête : « Arrêtez, arrêtez! »
Il n'arrête pas. Au contraire, il rit aux éclats. Cela l'amuse. Il fait semblant de téléphoner en français : « Prêt. Ouais, ici la cabine technique. Ouais, c'est sûr. Il va reconnaît. C'est sûr. Pour le moment il est "chante et danche ". Ouais, tout à l'heure il va écrire.
— Ici, on dit toujours la vérité. Nous avons le talisman de la vérité. Personne n'y résiste. Tu commences à voir. Et encore toi, tu as la chance nous t'aimons bien ici, n'est-ce pas, vous autres ? »
Un tumulte d'approbation. Un ricanement de Soriba, un tour de manivelle… Un cri plus fort, plus aigu. Soriba poursuit :
— « Toi, au moins, tu n'es pas trop prétentieux, comme certains de tes camarades ministres. Tu réponds au moins à nos saluts quand tu passes dans ta Mercedes. C'est pour cela que nous ne voulons pas t'abîmer, mais tu danseras avant de tout avouer. Allez, vas-y ! »
Tour de manivelle. Agitation. Cris. Je trouve le moyen de hurler à son adresse :
— « Tu es un vrai monstre. Mais qu'est-ce que je t'ai fait pour que tu me traites ainsi ?
— Moi, rien. Au contraire, demande-leur. Depuis que tu es au bloc, je parle de toi en bien à tous mes camarades. Je te connais depuis longtemps. La preuve, tu es le fils de Yacine Diallo 13. Je connais même tes frères. Tu as un jeune frère Issa qui a grandi à Kindia et que je ne vois plus, depuis longtemps. Lui, il me connaît bien : demande-lui Soriba Soumah. Tu vois que je te connais. Mais bon Dieu, qui t'a foutu dans cette sacrée histoire ? »
Je m'écrie, c'est plus fort que moi :
— « Mais je ne suis dans aucune histoire.
— Ah! Tu recommences. Tu ne veux donc pas comprendre. »
Tours de manivelle enragés, accompagnés de mes cris.
— « Soriba, arrête. Je vais tout avouer. »
Soriba est insensible à mes cris. Il tourne toujours sa maudite manivelle, ce sadique. Je n'ai presque plus de voix. Cissé intervient alors et, touchant Soriba de la main, lui dit :
— « Arrête. Il a compris. »
S'adressant au vieux Doumbouya, il ajoute en malinké :
— « Koro a fouloun a bara a kalama (grand frère détache-le, il a compris.) »
Commence alors l'opération de détachement. J'ai l'impression que la corde se détache avec des lambeaux de ma chair. Je ne peux m'empêcher de crier à nouveau. J'entends une voix que je n'arrive pas à localiser :
- « Ah ! kè i le fana, i makoun sa. I te malouya (Ah ! toi aussi ferme-la maintenant. Tu n'as pas honte). »
C'est fini. Je ramène mes bras devant moi. Ils sont endoloris. Les traces de la corde sont apparentes. Une déchirure avec un filet de sang, au niveau du coude droit. Mes mains … Je ne peux me servir de mes mains. Impossible. Le vieux Doumbouya remonte ma culotte, en ferme les boutons. Il me fait asseoir sur une chaise, prend ma chemisette, coince ma main droite entre ses jambes aux muscles durs, entoure mon coude de ma chemisette et se met à me frotter puissamment, violemment, l'avant-bras, m'arrachant des cris de douleur. Il recommence la même opération avec le bras gauche.
Je comprends qu'il veut réactiver la circulation sanguine dans mes bras. Pourquoi, lui qui, tout à l'heure, m'attachait avec acharnement, tente-t-il maintenant de m'aider ? Je n'arrive pas à comprendre le cheminement de sa pensée. Ou bien cela fait-il partie de son travail ? Plus tard, je saurai que non.
Cissé est près de moi.
— « Tu as voulu faire le con. Sans cela tu sais bien. Nous, on t'aime. Toute la Guinée t'aime, tu sais. Tu vas reconnaître et dire la vérité. Tu n'as rien à craindre. C'est toi qui retardes ta présence au Camp Boiro. Dès que tu auras reconnu, le Président va te libérer. Tu sais bien comme il t'aime. Tiens, le petit papier que tu dois remplir.
— Mais regarde mes mains, je ne peux pas écrire, regarde.
— Oui, attends »
A ce moment, un militaire entre dans la cabine, appelle Cissé, lui chuchote quelque chose à l'oreille et ressort avec lui. La cabine retrouve une certaine tranquillité. Les adjudants bavardent entre eux.
Doumbouya m'aide à enfiler ma chemisette. Je m'assois, tassé sur moi-même, les bras posés sur les cuisses, en proie à une profonde lassitude : je me sens humilié, plein de haine et de volonté de vengeance. Je continue à me dire, en moi-même, de ne pas céder à ces méthodes monstrueuses, de résister. Cissé revient l'air préoccupé. Les adjudants forment un cercle autour de lui. Il leur parle. J'essaie de capter. Je tends l'oreille. Je ne saisis que quelques mots :
— « Préparez-vous. Une très grosse banane.»
Lénaud me fait signe de le suivre. Nous montons dans la jeep. Je suis encadré par deux gardes du corps et nous prenons une direction que je commence à connaître : celle du bloc. Je ne suis plus menotté. Ce n'est déjà pas mal. La pluie a baissé d'intensité. Elle s'est presque arrêtée et ne tombe plus que sous forme de crachin. Au loin, le chant d'un coq annonce le jour naissant. La voix mélodieuse du muezzin s'élève, appelant de la mosquée voisine les fidèles à la prière, à la glorification du Tout-Puissant. « Allahou akbar! Allahou akbar! 14. » Le portail s'ouvre. Lénaud le franchit, « Bokassa » est là. Il me prend en charge avec deux de ses hommes. Lénaud bavarde avec lui un moment et s'en retourne avec les deux gardes qui nous accompagnaient dans la jeep. On me conduit à « ma » cellule que je suis bien content de retrouver. La porte se referme bruyamment. Pas pour longtemps.
« Tes mains… » et les menottes dont je me croyais débarrassé se referment sur mes poignets. Ma seule réaction : un « Ah! » venu de très loin.
Je m'assoupis : ce que je viens de vivre est tellement ahurissant, incompréhensible. En réalité, tout est clair maintenant mais mon esprit se refuse à l'admettre. Je préfère nier la réalité et m'endormir. J'ai la chance d'avoir toujours eu, même au milieu de ces horreurs, un sommeil facile et profond. La porte, en s'ouvrant, me réveille. Je reste prostré dans mon coin. Je refuse de me lever. J'entends une voix.
— « Vous dormez ? »
Je faisais face au mur. Je me retourne sans me lever. C'est Lénaud : il est dans l'encoignure de la porte, derrière lui, deux gardes. Dehors, il fait un soleil éclatant de cet éclat particulier caractéristique de la saison des pluies. Après une forte averse, quand paraît le soleil, sa luminosité semble plus intense. Je ne prends pas la peine de bouger, ni de m'asseoir. Je reste couché, mes mains menottées coincées entre les jambes. Je lève sur lui des yeux qui semblent lui demander pourquoi il me dérange.
— « Le ministre m'envoie vous remettre ces feuilles. »
Il me tend toute une ramette de papier fort.
— « Il vous demande de répondre au questionnaire que voici… » Je me dis que même si je devais lui faire un rapport complet sur l'état de la Guinée, je disposerais encore de beaucoup trop de papier. Je me redresse, je m'assois, m'adosse au mur et prends la ramette de papier et le questionnaire.
— « Tenez, voici des stylos pour écrire. »
Il me tend cinq stylos à bille tout neufs.
— « Bien sûr, il a donné des instructions pour que votre porte soit ouverte et qu'on vous enlève les menottes. »
Je le fixe et ne dis rien.
— « Le ministre compte sur vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n'aurez qu'à appeler le chef de poste, il vous donnera satisfaction : il a reçu des instructions pour cela. »
Silence encore de ma part. Il termine :
— « Je viendrai le soir prendre ce que vous aurez écrit. A ce soir. » Je reste assis sans faire un geste, sans prononcer un mot. Je ne sais comment Lénaud a interprété mon attitude et quel a été son compte rendu au ministre.
La porte reste entrebâillée. Au bout de quelques minutes, Soumah « Bokassa », le chef de poste adjoint, accompagné de deux hommes de garde, arrive tenant une petite clé à la main : il ouvre les menottes, les accroche à sa ceinture et me demande de me rapprocher de la porte pour avoir plus de lumière afin d'écrire tranquillement.
— « Toi, tu devais être un grand chef pour qu'on te mette des menottes bien que tu sois enfermé… » dit-il, en quête de dialogue.
Pourquoi le lui refuser?
Ses compagnons se rapprochent et me scrutent du regard
— « Non, pourtant…
— Qu'est-ce que tu étais avant de venir ici ? »
Il s'exprime en soussou : je lui réponds de même
— « J'étais ministre de la Jeunesse. »
Il s'exclame d'un air surpris :
— « Tu as pourtant l'air jeune. Mais qu'est-ce que tu as fait pour qu'on t'arrête ?
— Franchement, rien…
— Oh ! Ne t'en fais pas. Si tu n'as rien fait, tu repartiras bientôt. Ici on ne retient jamais un innocent. La commission ne se trompe jamais et ne se laisse jamais tromper. Tu verras toi-même. Tout ce que tu écriras sera vérifié et bientôt ce sera la fin de toutes tes souffrances. »
Avant de se retirer, il ajoute
— « Viens près de la porte mais n'y touche pas. Surtout ne parle à personne, même si tu vois quelqu'un que tu connais. Si tu as besoin de quelque chose, tape; la « sentignelle » 15 m'appellera.
Je reste seul, abandonné à moi-même et à mes pensées. Je suis las et ne veux rien faire. Je respire profondément des bouffées d'air pur. Pas de cet air qui me vient du fond de la cellule. Je contemple le bout de cour devant moi, avec presque en face un bâtiment préfabriqué, à la silhouette affreuse. Sur ses fondations un peu surélevées, sont entassés un bon nombre de vieux pots de chambre.
Je me surprends à compter le nombre de lucarnes qui se découpent à intervalles réguliers dans le mur de ce bâtiment. Quatorze, seize, vingt-six, trente, trente-deux. Si je ne me suis pas trompé, il y en a trente-deux, donc seize cellules, si, comme « chez moi », à chacune correspondent deux lucarnes. J'imagine les malheureux qui croupissent dans ces cellules : je pensais qu'il y en avait un par cellule. J'étais naïf : j'apprendrai plus tard que ces cellules pouvaient renfermer jusqu'à dix personnes.
Je reste longtemps assis, perdu dans mes pensées sans avoir envie de rien faire, un goût d'amertume dans la bouche et la rage au cœur… Je finis par me pencher sur le questionnaire du ministre : il comporte douze feuilles dactylographiées, avec un tel nombre de questions que j'en suis surpris. Je les feuillette au hasard et je lis :
« Vous êtes le membre le plus influent, avec Baldet Ousmane, du Front anti-guinéen qui se fait pompeusement appeler Front de libération nationale, et qui veut libérer la Guinée de sa liberté, comme l'a dit le Responsable suprême de la Révolution. De plus, vous êtes membre fondateur en Guinée du réseau foccardien 16. Dites-nous… ? »
Baldet Ousmane, plusieurs fois ministre, l'un des meilleurs spécialistes guinéens des Finances publiques, a été pendu dans la nuit du 24 au 25 janvier 1971. En me mettant sur un pied d'égalité avec lui, dans le cursus honorum [l'échelle des honneurs] de la contre-révolution, le comité a du même coup, déterminé la sanction qui va me frapper : la peine capitale. Je ne me fais aucune illusion. Seulement, je souhaiterais être fusillé plutôt que pendu. Je veux arrêter là cette lecture, mais une certaine curiosité me pousse à continuer et je tourne la page :
« Nous sommes informés que vous avez adhéré à la C.I.A. au cours de l'une de vos missions à l'assemblée générale de l'O.N.U., trahissant ainsi la confiance que le Peuple de Guinée a placée en vous.
« Indiquez-nous la date de cette adhésion, les conditions dans lesquelles elle s'est faite (date, le (ou les) intermédiaire(s), les primes que vous avez perçues à cette occasion, les promesses qui vous ont été faites, le compte que vous avez ouvert à cette occasion, tout ce que vous jugerez utile d'ajouter pour nous éclairer davantage. (Minimum 5 pages).
« Nous vous prévenons que nous sommes informés de tous les détails de cette adhésion. Toutefois vos réponses nous permettront de juger la sincérité de votre repentir et de voir l'opportunité de vous faire bénéficier de circonstances atténuantes. »
Je continue encore et je vois une autre question intitulée réseau S.S. nazi :
« C'est par l'intermédiaire de votre ami, le traître Nabi Youla, et du nazi Seibold que vous êtes devenu membre très influent du réseau S.S. nazi… » Décidément, j'appartiens à tous les réseaux d'espionnage. Il ne manque que le K.G.B. et peut-être l'Intelligence Service. Non celui-ci est mentionné à la page suivante.
« Vous êtes aussi en contact avec les services d'espionnage de la Grande-Bretagne : quand vous étiez à Freetown… »
- Ah ! Non !
J'arrête de lire ce tissu d'imbécillités : je plie en deux ce questionnaire et je m'assois dessus. Je décide de l'ignorer. J'écrirai certes au ministre, mais je ne tiendrai pas compte de son questionnaire. Ce serait lui faciliter la tâche et me placer sur son propre terrain. Je lui écrirai pour répondre à son long réquisitoire et aux affirmations péremptoires qu'il a faites au cours de mon prétendu interrogatoire. Ma lettre sera « ma » défense.
Je commence à réfléchir aux termes de cette lettre : j'ordonne mes idées. Je me frotte les mains : elles sont encore un peu engourdies, mais je pourrai écrire. Je me frotte les avant-bras. Ils me font mal et je porte une blessure sur l'avant-bras droit. Mais ce n'est pas grave. Je me mets à repenser à la séance de la cabine technique. Puis je me décide. Je prends la ramette de papier, un stylo à bille et m'assois en tailleur, les jambes croisées.
Je rencontre une première difficulté : faut-il écrire : « Camarade ministre » Certainement pas. Politiquement le terme camarade désigne quelqu'un qui est du même bord politique que celui qui l'emploie. Or, il est certain que ces gens et moi, nous ne sommes plus du même côté de la barrière. L'avons-nous jamais été ? Dès le départ il y a eu méprise entre nous sur le contenu des objectifs à atteindre.
Dirai-je alors « Monsieur le Ministre » ? Ce serait une provocation inutile, qui ne servirait à rien. Il vaut mieux attendre une meilleure occasion , un face-à-face, par exemple, s'il s'en offre un.
Je contourne la difficulté et j'écris :

« Diallo Alpha Abdoulaye Porto
Camp Boiro
Conakry
Au président du Comité révolutionnaire
« Vous avez bien voulu me donner l'occasion que vous n'aviez pas pu m'offrir hier nuit, de m'expliquer sur les accusations dont vous vous êtes fait l'interprète, contre ma personne, dans cette affaire de complot contre-révolutionnaire, contre les institutions de la République. Soyez assuré de ma reconnaissance.
« Je voudrais tout d'abord vous dire ou vous rappeler que, lorsqu'en 1959 je suis rentré, sur demande du gouvernement guinéen de venir l'aider à consolider l'indépendance nationale fraîchement acquise, j'avais d'autres ambitions. Je voulais, à l'époque, poursuivre, jusqu'à l'agrégation, des études de droit apparemment prometteuses alors : les mentions que j'ai eues à la licence et à mes trois diplômes d'études supérieures de doctorat de droit privé, droit public et sciences politiques, l'attestent pleinement.
« Je n'ai pas hésité alors car, pour moi, l'ambition nationale a, et aura toujours, le pas sur les ambitions personnelles. Je déclarai au Chef de l'Etat (qui vous le confirmera certainement), à la première audience qu'il m'accorda, que je venais me mettre à la disposition du Peuple de Guinée et à son service exclusif, le temps de la consolidation de son indépendance. Si j'en crois mes
différentes promotions j'ai même été décoré de la médaille d'honneur du travail) et même, (quand je lui demandai en 1961 de m'autoriser à aller reprendre mes études en vue de préparer l'agrégation, il me répondit : « Non, j'ai encore besoin de toi… Et la meilleure agrégation c'est celle que délivre le Peuple ») j'ai dû être d'une certaine utilité.
« En tout cas je me suis toujours efforcé d'être le plus efficace possible à tous les postes « stratégiques " où l'on m'a placé. Je me suis toujours efforcé aussi de me retrouver là où notre souveraineté nationale pouvait être menacée.
Inutile de revenir sur mon rôle pendant l'agression. Vous le connaissez déjà.
De façon plus précise, vous avez semblé, hier, attacher quelque crédit au fait que j'aurais dépêché Kerfallah Bangoura à Abidjan, en vue de je ne sais quelle mission contre-révolutionnaire. Sachez, simplement, qu'au moment où le Comité national de la J.R.D.A. a décidé d'y envoyer un de ses membres, en l'occurrence Kerfallah Bangoura, accompagner l'équipe de football championne de Guinée, le Hafia, j'étais absent de Conakry depuis deux semaines. Je n'ai donc ni désigné Kerfallah, ni participé à sa désignation.
« En ce qui concerne le cas d'Almamy Bah, vous affirmez que j'ai simplement refusé de convaincre le Président Siaka Stevens de le "livrer" à la Guinée. Sachez que, juridiquement, une telle « livraison » est impossible, ce serait rien de moins qu'une monstruosité. Mes modestes connaissances juridiques me permettent d'être formel là-dessus ; certes, vous savez que le Chef de l'Etat sierra-léonais nous avait fait une proposition que l'honneur m'empêchait d'accepter : kidnapper Almamy Bah ! Je l'ai donc rejetée et le responsable suprême de la révolution a approuvé ma décision…
« Je souhaiterais que vous me fournissiez l'occasion d'une confrontation avec mes nombreux dénonciateurs, pour qu'ils me confondent ou que je les confonde.
« Je suis et demeure convaincu que vous me donnerez satisfaction.
« Croyez à l'assurance de mes sentiments distingués 17. »

J'étais à peu près satisfait : ma lettre me paraissait à la fois concise, explicite sans avoir un caractère particulier de provocation même pour un être aussi ombrageux, susceptible et complexé qu'Ismaël. Je ne me faisais aucune illusion quant à son impact sur la marche des événements.
Lénaud revint le soir. Il me réclama ce que j'avais écrit, marqua une certaine surprise quand je ne lui tendis que trois feuilles manuscrites.
— « C'est tout ?
— Oui.
— Ce n'est pas beaucoup. »
Il esquissa une petite moue, secoua les épaules, me réclama le reste de la ramette de papier et les stylos avant de se retirer. Quelques minutes plus tard, trois gardes se présentèrent avec des menottes qui claquèrent sur mes poignets. La porte se referma et je me retrouvai dans l'obscurité de la cellule.
Il fait nuit noire depuis longtemps déjà. Je dors d'un sommeil profond : les événements de ces dernières heures m'ont secoué. On me réveille brutalement — je dois aller à la commission. Le cortège que je forme avec « mes » deux gardes et le chef de poste adjoint, aujourd'hui « Nyakorodia », se dirige vers le portail. Celui-ci s'entrouvre : je monte dans la jeep encadré comme d'habitude. Lénaud conduit.

Second degré

J'ai la conviction que je vais retrouver le ministre Ismaël. Je l'imagine fâché, criant à tue-tête ou calme, « raisonnable », cynique, essayant de me convaincre de ma culpabilité. Qu'importe ! L'essentiel, c'est de me retrouver devant lui. Je sais que de toute façon je « suis coupable ». Mais, sur le plan du discours au moins, je suis décidé à me battre, à dire à Ismaël ce que je pense.
Voici le bâtiment qui abrite le Comité. La voiture d'Ismaël est là : il y est donc. La jeep continue à rouler, elle ne s'arrête pas et tourne à droite. Elle se gare devant la porte de la cabine. J'éprouve une certaine appréhension. Je descends sous l'oeil vigilant des gardes. Me voici à l'intérieur de la pièce, en présence de quelques adjudants, trois ou quatre, silencieux, le visage fermé.
Oularé me fait signe de m'asseoir sur un tabouret. Je m'exécute en notant la différence de traitement. Hier on m'avait offert une chaise, aujourd'hui on m'impose un tabouret. Sans jeu de mots il y a de l'électricité dans l'air.
Oularé me tend trois feuilles de papier. D'un coup d'œil je reconnais « ma » lettre. Ces trois feuilles sont barrées de coups de crayon feutre rouge.
Oularé m'ordonne :
— « Tournez la page et lisez. »
J'obéis. Je reconnais la grosse écriture d'Ismaël quelques mots, rien que quelques mots. Pas plus.

« CT
2e degré
paraphe
9.3.71. »

Oularé, le dos tourné, me parle d'une voix irritée :
— « Le ministre est très, très, très… »
Il se tourne brusquement vers moi et insiste :
— « … fâ-ché. »
Il reste penché sur moi, la bouche ouverte. Il agite un index menaçant, pointé sur moi et crie :
— « Le ministre a dit que tu te fiches de lui. »
Il ne me vouvoie plus : nous entrons dans une nouvelle phase
— « Par conséquent, tu te fiches de nous aussi et tu veux nous foutre dedans. Aujourd'hui, je t'avertis tu cracheras tout. On va t'attacher, sans te demander quoi que ce soit. Kè a sidi, a gbà. (Attache-le.) »
Je suis résigné, mais je souhaite que mon organisme ne tienne pas le coup, qu'il cède brusquement et les laisse sur leur faim. Le vieux Doumbouya m'a fait lever. La corde enserre mon coude droit : il tire, je crie; il tire encore, je crie plus fort. Mes coudes se sont rejoints dans mon dos. Me voilà suspendu. La manivelle tourne, tourne et tourne encore. Je crie. Je n'ai plus de voix. Je crois qu'on ne m'entend plus. J'ai mal, j'ai mal. Combien de temps cela dure-t-il. Je ne sais pas.
On me détache. Nouveaux cris qui ne portent pas loin. On m'installe sur une chaise. On m'apporte la fiche d'hier, la maudite fiche. Un crayon aussi. Je ne peux pas écrire. Mes mains ! Mes mains ! Je les montre à l'adjudant :
— « Attends on va trouver quelqu'un qui va écrire pour toi », dit-il.
Oularé revient. Il menace
— « Je t'avertis si tu ne marches pas cette fois-ci, nous allons passer au second degré; ça se passe derrière cette porte. »
Il montre la porte avec une tête de mort dessinée au-dessus de deux fémurs entrecroisés.
— « Ce ne sera plus une petite magnéto mais un groupe électrogène. Et si tu crèves, tant pis pour toi. »
La cabine est en pleine activité : les va-et-vient sont incessants. On amène beaucoup de victimes. Je vois arriver Ghussein Fadel qui a l'air inquiet, un peu effrayé en me voyant. Son regard m'indique de quoi j'ai l'air. Lui-même n'est pas très reluisant avec sa chemisette et sa culotte bleues beaucoup trop amples et fripées. On ne lui donne pas le temps de réaliser ce qui lui arrive. Déjà, le vieux Doumbouya s'est emparé de lui. Ses cris me transpercent le cœur, me font mal et, en même temps, me réconfortent un peu. Je ne suis pas seul à crier à l'épreuve de la torture. Je me croyais faible et de voir, d'entendre Fadel crier comme moi me rassure un peu. Fadel est déjà suspendu. On lui a fixé les crochets des fils électriques aux lobes des oreilles. La manivelle tourne, tourne, — tourne — Fadel hurle, — hurle, hurle toujours. Je tente de me boucher les oreilles. Je n'ose entendre ses cris qui me révoltent et me font plus peur que si c'était moi qui étais suspendu.
Une voix hurle :
— « Qui t'a recruté? »
Fadel articule péniblement
— « C'est Arsène Lupin. Oui, Arsène Lupin. »
Je ne peux m'empêcher de sourire : il est malin, Fadel, il a trouvé une parade, mais quand ils se rendront compte qu'il se paie leur tête, ils n'en seront que plus cruels avec lui.
— « Comment t'a-t-il convaincu ?
— Détachez-moi, je vais tout vous raconter. J'ai compris. »
On le détache. Il a récupéré : il reste surpris. Il me montre ses mains : il ne peut s'en servir. Je lui présente les miennes :
— « Mais mon vieux, tu es bête, il faut reconnaître ce qu'ils veulent. En tout cas, moi, je ne suis plus prêt à me laisser esquinter. C'est des salopards ces gens-là. C'est pas croyable.
— Fadel ! »
Oularé intervient d'une voix rude :
— « Tu ne sais pas que la communication est interdite entre prisonniers.
— Ah ! Oularé, fara n'na18
Fadel réagit. Il ne se laisse pas impressionner. Il continue :
« J'ai reconnu ce que vous voulez et je suis prêt à tout reconnaître. Donne-moi une cigarette.
— Je ne fume que des blondes.
— Ça me va… »
Oularé sort un paquet de Marlboro de sa poche, en tire une cigarette, la tend à Fadel qui prend une mine indignée.
— « Tu ne peux pas me l'allumer. Tu ne vois pas dans quel état tu as mis mes mains ? »
Fadel et Oularé se connaissent et semblent même familiers. Oularé allume la cigarette, la place entre les lèvres de Fadel en lui disant :
— « C'est toi qui as fait le con. Si tu avais reconnu les faits, devant le Comité, on ne t'aurait pas amené ici. Tu ferais mieux de donner des conseils à ton ami, le camarade ministre qui veut faire l'âne. (Il me désigne du menton.)
— Non, il va reconnaître. Ne le maltraite plus, Oularé. »
Et se tournant vers moi, Fadel ajoute :
— « Porto, ne fais surtout pas le con avec ces salopards. Il faut faire comme moi, « reconnais tout ». Qu'est-ce que ça peut te foutre? »
Je réponds dans un sourd grognement
— « D'accord. »
On ramène Fadel. Deux autres prisonniers arrivent. Je ne connais ni l'un ni l'autre. Le premier semble être un Malinké, le second un Soussou. On fait asseoir ce dernier à côté de moi : on lui donne du papier et un stylo à bille. Il doit écrire.
On commence aussitôt à s'occuper du premier. Il crie et dans un malinké que je n'arrive pas à saisir, il jure et lance un chapelet de mots décousus. C'est insupportable. Assister à ce spectacle est en soi une véritable torture. Je me fais tout petit. Je voudrais qu'on m'oublie dans mon coin, qu'on ne me reprenne plus.
Mon voisin est pris de frayeur, lui aussi. Sa main qui tient le stylo à bille tremble. Il ne peut écrire. Il se penche vers moi et dans un souffle murmure :
— « C'est incroyable ! »
Je l'observe attentivement. Il paraît jeune.
Il poursuit :
— « C'est incroyable. Vous vous imaginez que pour m'arrêter ils n'avaient même pas de mandat… et le Code… »
Je ne peux m'empêcher de sursauter. Je n'entends pas la suite de sa phrase. Je suis tout à fait surpris. Ce n'est pas un Guinéen. C'est un étranger.
Je veux en avoir le cœur net. Je lui demande :
— « Comment vous appelez-vous ?
Sylla Fodé Saliou. »
Ce n'est pas possible, c'est un Guinéen mais il ne connaît pas la Guinée, encore moins la Guinée de Sékou Touré : se référer à la Loi dans ce trou, quelle blague ! Je le plains. Il poursuit :
— « Je suis magistrat… »
— Je ne veux pas en savoir plus. Je l'interromps :
— « Ecoutez : écrivez, écrivez tout ce que vous voulez. Oubliez la loi, les codes, sans cela ils vont vous maltraiter sans pitié. Ce sont des monstres. »
Les cris se sont arrêtés. On détache la victime : elle est d'accord pour tout reconnaître. On la raccompagne alors qu'un autre prisonnier arrive escorté, comme d'ordinaire de deux militaires. Je le reconnais. C'est Keïta Fadiala, l'ancien procureur général, ancien ambassadeur de Guinée à Moscou puis à Washington ! Il paraît plus maigre qu'il ne l'est en réalité. Il a l'air ébahi et ses yeux largement ouverts semblent sortir de leurs orbites. Ses balafres 19 sont plus apparentes. Sans rien lui demander, Oularé ordonne, d'un geste de l'index pointé sur le tas de gravillons, à côté du vieux pneu et ponctué d'un ton impératif
— « A genoux! »
Fadiala obéit. J'en ai mal pour lui. Je sais que ces gravillons lui pénètrent la chair. Il s'exclame à haute voix.
— « La illalia il Allahou Mohamadou rassou… »
Pendant ce temps, on attache un nouveau prisonnier que je ne connais pas. Les cris reprennent qui noient les exclamations étonnées de Fadiala. Je ne m'habituerai jamais à ces cris, à ces lamentations qui me fendent le cœur. Je suis tapi sur ma chaise, priant très fort pour qu'on m'oublie, au moins aujourd'hui. A côté de moi, je suis sûr que Sylla Fodé Saliou se trouve dans le même état d'esprit. Il n'arrive pas à écrire : il n'a pas tracé un trait depuis le début de la séance.
Oularé fait lever Fadiala, l'installe sur une chaise devant la seconde table, lui tend une feuille de papier et un stylo à bille et lui ordonne :
— « Ecrivez! »
Fadiala le regarde, d'un regard lointain et comme absent, et d'une voix mal assurée, lui demande :
— « Que veux-tu que j'écrive, Oularé ? »
Ce dernier tonne :
— « N'nin kila ba tè 20 Ne m'énerve pas. Je peux être patient avec ceux-là… »
Il désigne du doigt Sylla Fodé Saliou et moi :
— « Ils ne connaissent pas la méthode. Mais, toi, tu la connais. Tu as été procureur général. En 1965 21 nous avons travaillé ensemble ici, toi et moi, ton bureau était là derrière cette porte. »
Il montre la porte avec la tête de mort :
— « Alors ne m'énerve pas, et écris, c'est la même méthode qu'en 65.
— Non, ce n'est pas pareil, hasarde Fadiala.
— Quelle est la différence ? Quelle est la différence? »
Il se tourne vers les autres adjudants qu'il prend à témoin et ajoute, plein de colère ou faisant semblant de l'être :
- « Kè a là, a sidi. (Dis, prends-le, attache-le) »
On s'empare de Fadiala, on lui tord un bras amaigri. Déjà la corde lui mord la chair. Il hurle à tue-tête
— « Laissez-moi. Je vais écrire.
— Oui t'a recruté ?
— C'est Camara Balla. Oui, c'est Camara Balla.
— Ou'est-ce qu'il t'a dit pour te convaincre ?
— Il ne m'a rien dit… Laissez-moi, je vais tout écrire. »
Un signe de Oularé. On relâche Fadiala. On l'installe sur une chaise à la même place qu'il y a un instant. On lui redonne papier et stylo. Depuis combien d'heures sommes-nous là? J'ai perdu toute notion de temps. Mais on note déjà les signes avant-coureurs du jour naissant dont le chant du coq. On vient me chercher : c'est un adjudant que je ne connais pas. Il chuchote à l'oreille de Oularé et me fait signe de le suivre.
Je sors de ce lieu maudit avec un pauvre sourire à l'adresse de mes compagnons d'infortune Sylla Fodé Saliou et Fadiala Keïta que je ne reverrai plus jamais. Ils seront fusillés dans la tragique nuit du 17 au 18 octobre 1971.
Je monte dans la jeep et on me dépose au bloc. Malgré « mes » menottes qu'on n'oublie pas, je suis heureux de retrouver « ma » cellule! C'est un havre de paix, une oasis de tranquillité où je me retrouve fatigué, vidé, las. Je ressasse les événements que je viens de vivre avant de sombrer dans un sommeil entrecoupé de cauchemars. Il n'y a pas bien longtemps qu'on m'a déposé que déjà, oui déjà, la porte grince sur ses gonds.
Je tremble légèrement. La peur? Oui, j'ai peur. Pourvu qu'elle ne devienne pas une peur panique. Je me raisonne : il n'y a aucune honte à avoir peur, à condition qu'elle ne vous domine pas, qu'elle n'altère en rien vos facultés de raisonnement, votre lucidité. Il faut dominer sa peur comme ce maréchal de France qui, à l'approche de la bataille avait peur, une peur qu'il dominait. Il se disait : « Tu trembles, carcasse ! Mais si tu savais où je te mène, tu tremblerais davantage… ». Oui, il faut que je domine ma peur.
La porte s'ouvre. Je suis suivi par deux gardes que je vois à peine. Nous atteignons le portail, la jeep. Nous empruntons le même itinéraire. Ah ! la cabine… Ils sont là au grand complet, tous les adjudants que je commence à connaître. Kakilambé est là, lui aussi, avec un autre que je ne connais pas.
Cissé me lance :
— « Le ministre nous a "engueulés". Il dit que votre déposition n'avance pas. Il ne vous entend pas crier. Il vous a envoyé Cissoko pour vous aider à rédiger. »
On m'installe devant la table. Cissoko est en face de moi. Dix heures vingt à sa montre. Il tient le papier du ministre. Il me demande le nom de celui qui m'a recruté. Je suis calme. Ma réponse est claire
— « Personne.
— Comment personne ? Qu'est-ce qu'il dit, Cissoko ? »
Un brouhaha s'élève dans la pièce. J'entends :
— « Finissons-en »
— « Qu'il crève »
— « Nous avons carte blanche ».
On s'empare de moi. Mes menottes ont disparu. Encore le vieux Doumbouya. Je sens la corde sur mes bras endoloris. Je hurle de toutes mes forces mais ma voix ne porte pas loin. Elle est presque éteinte. Je suis fatigué. Je n'en peux plus. Aujourd'hui, on ne m'a même pas branché sur le courant.
On me détache. Le vieux Doumbouya m'installe sur une chaise. Il s'empare de ma chemisette, enveloppe mon avant-bras droit et frotte violemment. Que ça fait mal ! Je crie encore. Le vieux ralentit ses mouvements. Il me parle :
— « Tou sais ma petit, toi tou ma connais pas : tou m'as oublié. Mais moi je ta connais bien. »
Je ne peux retenir une certaine surprise car je n'ai jamais eu l'impression de l'avoir vu ailleurs qu'ici. Il s'exprime en français, un français pittoresque avec un accent marqué de la région forestière et dans lequel les « 1 » prennent systématiquement la place des « r » et les « w » celle des « v ».
— « … Je plenais la galde chez toi plès de la plage Pelonne. Je connais ta femme aussi. Elle est tlès gentille. Elle me donnait toujouls à manger à l'heule des lepas. Et toi aussi tou es tlès gentil… »
Il marque un temps d'arrêt et reprend :
— « Tou sais il faut leul dile la welité.
— Mais je leur ai dit la vérité. Je ne connais rien de cette affaire.
- Non ce n'est pas cette welité qu'il faut leul dile. C'est la welité du ministre qu'il faut… »
Je regarde le vieux, droit dans les yeux. Il me rend mon regard, sourit de façon entendue et ajoute :
— « Sans cela, ils vont t'esquinter poul lien. C'est toi qui peldla avec ta famille. »
Kakilambé intervient dans un mélange de langues dont il ne maîtrise aucune : tantôt français mais un français tropicalisé, tantôt malinké, tantôt un soussou au fort accent malinké. Il interpelle Doumbouya :
— « N'Koro, il faut ma la laisse! »
Il continue en malinké et s'adressant à moi :
— « Avec moi on dire toujours la wérité. Demande tout monde ici. Doumbouya il est trop wieil, il blagué toi. Tou connaître Sénibol 22 moi zé le tassé, il dire wélité. Tou connaître Malx c'est ine l'allemand gros grand. Zé le tassé, il dire wélité. Toi-même là tou n'as pas courasse. Toi tou es comme la femme, ton crié, ton crié on te toussé même pas (il porte sa main à sa bouche et fait le geste d'un son qui sort de la bouche). Vous tout là y en a pas de courasse. Zé vis ine seul c'est ine wieil loui, c'est ine l'homme. Il s'appelle Zénamel 23. Zé lé tassé, il ne pas crié. Zé le mettre di courant, il ne pas crié. Ah loui, c'est ine l'homme. Mais il reconnaître aussi… »
C'est au tour de Oularé de venir à moi :
— « Pourquoi tu te laisses esquinter comme ça, un grand homme comme toi ? On sait qui t'a recruté.
— Si vous savez, pourquoi me torturez-vous ?
— Non on t'a pas torturé. C'est toi qui t'es torturé. Tu fais le con au lieu de reconnaître. Le ministre sait bien que c'est deux Bah qui t'ont recruté. Comme tu es Foulah on t'a envoyé des Foulah et comme tu es un grand quelqu'un, on t'en a envoyé deux. L'un est en Amérique, à la Banque mondiale, l'autre, à une banque de Dakar. Tu les connais bien, ce sont tes amis. »
Un nouveau venu fait son apparition : Keïta Aboubacar, plus connu sous le nom de Max, ancien étudiant qui n'étudiait rien et a fini par être récupéré par Keïta Fodeba comme batteur des ballets africains. Devenu ministre de l'Intérieur et de la Sécurité au moment de l'indépendance guinéenne, Fodeba l'a intégré dans les cadres de la police où il s'est maintenu, en trahissant son bienfaiteur et en rejoignant les rangs d'Ismaël.
Il est saoul.
— « Mon ami, car nous sommes des amis de longue date, dit-il, tu ne devrais pas te laisser humilier et esquinter pour rien. Il faut reconnaitre ce qu'ils veulent. Il n'y a que tes subordonnés ici. Pour nous, tu es toujours ministre, notre ministre à tous les jeunes.
— Drôle de ministre en culotte courte, pieds nus, menottes aux poignets…
— Ça c'est rien, c'est passager. Tu vas reprendre ton portefeuille dès que tu auras reconnu les faits. C'est sûr. »
Je ne l'écoute pas. Cissoko réapparaît. Il tient des feuilles de papier et me demande si je suis disposé à collaborer. Je réponds par l'affirmative. J'ai décidé en effet d'« être raisonnable » pour me permettre de souffler un peu. J'aviserai le moment venu.
Aux environs de 17 h 20, on me ramène dans « ma » cellule. Maintenant que j'ai accepté de collaborer, je pense qu'on me laissera en paix et que je ne comparaîtrai plus que pour signer la déposition, « ma déposition », qu'ils auront rédigée. Je gagnerai un temps précieux. Peut-être, songeront-ils, à me donner à manger et à boire ? J'essaie de m'endormir.
J'ai l'impression de n'avoir pas dormi une heure quand on revient me chercher. Mais cette nuit, au lieu de me conduire à la cabine technique, on me dépose au bureau du comité révolutionnaire. Il est 22 h 35 quand je m'assois sur le tabouret face à Ismaël, un Ismaël particulièrement détendu. On ne dirait pas que c'est le même qui, il y a si peu de temps, ordonnait à Kakilambé de m'envoyer à la cabine technique. Il parle calmement, avec douceur. Il veut me convaincre que nous sommes amis.
— « Alors Porto, comment vas-tu ? »
Je ne réponds pas. Il sourit et poursuit :
— « Je vois que tu n'es pas de très bonne humeur. »
Il fait de l'humour et j'ai l'impression qu'il veut se moquer de moi. Mais ce n'est pas pour cela qu'il m'a fait venir.
— « On m'a dit que tu n'as pas encore voulu dire grand-chose. Toi qui es si brillant d'habitude, tu veux faire le mauvais élève.
— C'est difficile de faire autrement quand on veut vous faire avaler des mensonges aussi gros… »
J'attends sa réaction. Elle sera violente. Non, il ne s'emporte pas.
— « Non ! Ce ne sont pas des mensonges. Tu es coupable. On est toujours coupable quand on comparaît ici. Si je t'ai fait venir, c'est pour te mettre en contact avec un prisonnier comme toi. Il réussira certainement à te convaincre puisque moi je n'y parviens pas. » Il fait un signe à un adjudant et ordonne
— « Faites-le entrer… »
Arrive alors un Blanc en tenue de prisonnier, chemisette et culotte bleues, toutes deux trop amples. Il est pâle et complètement avachi. Les joues lui tombent des deux côtés et ses muscles flasques ont lâché ses os. Il est pieds nus comme moi. Je ne le connais pas. Qui peut donc bien être ce prisonnier qui a réussi à capter ainsi la confiance d'Ismaël au point qu'il va le charger de me « convaincre de ma culpabilité ». L'homme me regarde et esquisse un petit geste quasiment imperceptible que je fais semblant de n'avoir pas perçu. Je suis sur mes gardes et bien qu'il soit prisonnier comme moi, je le considère comme un ennemi. Il salue Ismaël en un murmure timide qu'on devine plus qu'on entend.
— « Ah! Alata, salut! »
J'en sursaute malgré moi. J'en éprouve comme un choc. « C'est Alata ça… Ce n'est pas possible… Alata qui, il y a seulement quelques mois, pesait plus de cent kilos, était sûr de lui, arrogant, prétentieux et craint parce qu'il passait pour « l'ami et surtout le flic » de Sékou Touré. Vraiment, je n'en reviens pas… »
— « Assieds-toi, Alata, lui dit Ismaël. Non, pas le tabouret, tu as déposé toi, tu as accepté d'aider la Révolution, tu as droit à la chaise.
— Vous vous connaissez tous les deux j'espère ? »
Quelle question ? Il le sait bien mais je réponds, encore sous l'effet de la surprise :
— « Oui, nous nous connaissons bien. Nous avons eu à travailler ensemble et nous avions même des relations cordiales…
— Oui, ajoute Alata, c'est un garçon que j'apprécie beaucoup, brillant et plein d'avenir… »
On dirait qu'il retrouve un semblant d'assurance.
— « Tant mieux alors, s'exclame Ismaël. Cela va nous aider. Voilà ! Alata, Porto refuse de nous aider, d'aider la Révolution et le grand frère. J'espère que tu le convaincras, moi, j'avoue que je ne réussis pas; il est trop têtu… »
Alata pose alors sa main sur mon genou et me regarde, d'un pauvre regard où se lisent autant la peur, la résignation que la pitié…
— « Mon petit Porto, dit-il, il faut reconnaître, il faut aider la Révolution… »
J'ai le sentiment qu'il parle plus à Ismaël qu'à moi.
— « Tu n'as rien à craindre, on ne te fera aucun mal… »
Qu'en sait-il ? De façon un peu vive je réponds :
— « Tu sais, j'en suis à mon onzième jour de diète, on m'a déjà attaché à plusieurs reprises, j'ai goûté au courant… »
Ismaël fait semblant d'être occupé ailleurs. Il sort de la pièce un dossier à la main.
— « Ils peuvent te faire encore plus mal, me souffle Alata. Crois-moi, tu ne les connais pas. Moi, je les connais. Je veux t'éviter des souffrances inutiles. Qu'est-ce que tu gagnes à vouloir leur résister ? De toute façon nous sommes dans une souricière. Ils disposent de tous les moyens pour nous faire dire ce qu'ils veulent. Ils sont capables de tout… et même les morts ils les font parler, en les faisant accuser par d'autres. »
Il ajoute :
— « … Rappelle-toi : un grand écrivain a dit qu'"il manque une dimension à l'homme qui n'a pas fait la prison". »
Je reste pensif, un instant. Puis, je regarde Alata droit dans les yeux :
— « Jean-Paul, dans ta longue carrière d'espion, puisque tu admets que tu es un espion, as-tu jamais rencontré mon nom quelque part ?
— Et toi, Porto, dans ta longue carrière de diplomate, as-tu jamais soupçonné que je sois un espion ? »
Ismaël revient au moment où Alata termine sa phrase ambiguë qui m'éclaire pourtant sur sa propre situation. Pauvre Alata…
— « Alors Alata, tu as réussi à convaincre notre ami ? »
Alata me regarde d'un air suppliant et d'une voix hésitante, mal assurée, il articule un « oui, je crois… ».
— « Oui (je viens à son secours) il m'a convaincu de la même façon qu'il s'est convaincu lui-même.
— Je te remercie Alata, tu peux rentrer. Je t'enverrai un paquet de cigarettes par Oularé… »
Alata se retire en me jetant un petit coup d'œil qui semblait me plaindre, me dire courage et au revoir, à la fois.
Le lendemain, dans la matinée, je travaille à la cabine avec Cissoko qui est chargé de m'aider dans la rédaction de ma déposition. Le travail ne marche pas comme cela se devrait. Nous butons à chaque question. Nous en arrivons péniblement au problème des appointements.
— « Combien touchiez-vous par mois après votre adhésion ? demande Cissoko.
— Comment, combien? Voyons Cissoko, rien du tout…
— Ah! non, M'seu. Tous ceux qui ont adhéré touchaient des appointements.
— … sauf moi, alors…
— Non vraiment ce n'est pas possible, il faut dire un chiffre, le ministre y tient beaucoup et serait capable de vous faire encore du mal pour cela…
— Alors il faut mettre mille dollars…
— C'est trop peu », se récrie Cissoko quelque peu interloqué.
— « Vous vous sous-estimez. Le ministre dit que vous êtes la personnalité la plus importante de la contre-révolution.
— « Alors, mettez dix mille dollars… »
Cissoko réfléchit un moment, puis se met à écrire en disant
— « Nous allons mettre quatre mille dollars comme pour tous vos collègues ministres… Nous allons mettre cent mille dollars pour la prime d'adhésion. C'est raisonnable. »
Vers la fin de la journée, Cissoko me met en garde car le « travail » ne marche pas comme il faut et il est obligé d'en rendre compte au ministre. Il m'encourage à lui dicter quelque chose sur le modèle des dépositions qui ont déjà été diffusées à la radio…
Guichard arrive à ce moment.
— Alors mon cher, tu vas bien ? me dit-il.
— Comment veux-tu que j'aille bien…
— Oh ! pour ça… ce n'est rien du tout, ne t'en fais pas. Et surtout, n'hésite pas à reconnaître les choses les plus invraisemblables. C'est ce qui plaît au président. Plus les mensonges sont gros, plus il est content… »
J'écoutais avec attention. Guichard était en verve, il était loquace, lui, d'habitude, si renfermé :
— « … Tu t'imagines : ils ont arrêté Digay 24 sous prétexte qu'il aurait tué Tiany Keïta 25 alors que c'est moi qui l'ai flingué sur instructions du président lui-même. Je suis intervenu et on a libéré Digay. »
La nuit, je comparais devant Ismaël. Il est encore détendu et me fait des reproches « amicaux ».
— « Tu ne sembles toujours pas très convaincu… Tu n'as encore rien écrit pratiquement…
— Je suis d'accord pour déposer mais je ne peux pas être convaincu de ma » culpabilité… », dis-je aussitôt.
Il s'étonne :
— « Mais comment cela?
— Vous me faites proprement maltraiter, je ne sais pas de quoi je suis accusé. Vous ne me permettez pas de me défendre. Je ne vois même pas mes accusateurs qui sont pourtant nombreux à ce que vous me dites…
— Mais il est inutile de les voir…
— Ah ! Si. Je croyais que j'aurais une confrontation avec le principal d'entre eux, Yala 26, qui prétend…
— A quoi bon ? Il va confirmer ses accusations. Toi, tu vas tout nier et c'est lui, naturellement, que nous allons croire.
— Je pense que ce n'est pas aussi simple, qu'il donnera des détails pour me confondre ou que moi, je le confondrai. »
Dans un geste de lassitude, mais sans perdre son sang-froid Ismaël dit :
— « Si tu y tiens, je vais vous confronter. J'espère que tu seras enfin convaincu. Oularé, fais venir Yala… »
Yala est là, méconnaissable, amaigri, l'air d'un vrai squelette. Il n'a pas ses lunettes 27 et il est myope comme une taupe. Il s'assoit à côté de moi, me fait du pied et me dit en langue peuhle
— « Acquiesce à tout ce qu'on te dira et tais-toi… »
Je proteste. Ismaël le remarque, me demande ce qu'il y a. Je lui traduis les paroles de Yala. Il me répond
— « Oui, c'est ce qu'il faut faire. »
Et s'adressant à Yala lui dit :
— « N'est-ce pas que tu confirmes que Porto a assisté à la réunion qui a eu lieu à la Sobragui en octobre 1970, pour préparer l'agression…
— Oui, monsieur le ministre », répond Yala.
J'interviens :
— « A quelle date a eu lieu cette réunion ? »
Yala, les yeux mi-clos, hésite. Ismaël l'encourage.
— « C'est dans la deuxième quinzaine du mois d'octobre…
— Il faut indiquer une date précise, c'est vague la deuxième quinzaine… »
Nouveau regard vers Ismaël. Nouvel encouragement de ce dernier.
— « C'était dans la nuit du dimanche 25 octobre. Nous avions tous garé nos voitures dans la cour de Mody Oury 28
— Tu es sûr que c'était le 25 octobre ? (C'est moi qui pose la question.)
— Oui… je… »
Je regarde Ismaël et je répète ma question.
— « Etes-vous sûr que c'est le 25 octobre ?
— Oui, c'est bien le 25. Nous avons procédé aux vérifications nécessaires.
— Dieu merci. Je suis sauvé », m'écrié-je alors.
Ismaël est intrigué. Il demande aussitôt
— « Comment cela ? »
Je réponds avec une certaine chaleur :
— « Le 25 octobre, j'étais à Paris où je dirigeais la délégation guinéenne à la conférence générale de l'Unesco. C'est très facile à vérifier. Je ne pouvais donc pas assister à "votre" réunion. »
Ismaël marque un petit temps d'arrêt et, d'un large geste de la main, il balaie l'objection en déclarant :
— « Bah ! Ce n'est rien ça. Ce n'est qu'un détail… »
Je me fâche alors :
— « Si ce n'est qu'un détail, pourquoi perdons-nous tout ce temps ? Fusillez-moi et l'affaire est classée…
— Oh ! Nous n'avons aucunement besoin de te fusiller. Et si je traîne ainsi avec toi, c'est que je tiens à te sauver…
— Ne me sauvez pas, je n'ai pas besoin d'être sauvé…
— Si, je te sauverai et tu serviras encore la Révolution.
— Non ! Je ne veux ni être sauvé ni servir la Révolution, car votre conception de la Révolution et la mienne sont diamétrale ment opposées. Fusillez-moi et qu'on en finisse de toute cette comédie… »
Il reprend avec un cynisme froid :
— « Je te répète que nous n'avons pas besoin de te fusiller sinon nous n'hésiterions pas. Après tout, tu n'es qu'une unité parmi six millions. Tu ne représentes rien. Nous en avons fusillé d'autres qui sont plus importants que toi et qui n'ont jamais rien déposé ou presque rien. Tu as vu les dépositions de Fodé 29, de Kaba Laye 30, Karim Fofana 31. Il n'y a rien dedans, mais nous les avons quand même liquidés. Mais toi, je te sauverai…
— Franchement, je n'en ai pas besoin…
— Alors je te sauverai malgré toi… N'oublie pas que j'ai été le premier à t'adopter quand tu venais d'arriver de France, même si d'autres se sont substitués à moi par la suite 32. Et si tu ne veux plus servir la Révolution, je te donnerai un tracteur et je te mettrai dans mon champ, à Faranah… »
Je hoche la tête, une petite moue de mépris aux lèvres, et je répète :
— « Fusillez-moi et qu'on en finisse…
— Non! Je te ré-pè-te que nous n'a-vons-pas-besoin-de-te-fusi … ller. »
Il appuie sur chaque syllabe
— « … mais il faut-que-tu-déposes. »
Il poursuit normalement.
— « … Je me demande d'ailleurs ce que tu crains. Même ton ami Mbaye a déjà reconnu que vous étiez tous membres des réseaux de la "cinquième colonne" …
— C'est l'affaire de Mbaye s'il veut reconnaître pareil mensonge… »
Je ne laisse pas paraître ma surprise à l'annonce de l'arrestation de Mbaye. C'est mon ami de toujours. J'avais espéré qu'on l'aurait épargné.
Ismaël reprend
— « C'est surtout ton affaire. Tout le monde t'accuse et tu soutiens que tout le monde ment, que c'est toi seul qui dis la vérité. Pour qui te prends-tu ? Même le ministre N'Famara 33 nous a rapporté que quand vous êtes allés à Moscou, tu as insisté pour que vous passiez par Genève. Nous savons que c'était dans le but de régler les problèmes de tes appointements…
— Vous savez que c'est faux. N'Famara ne peut pas vous dire cela. Je ne pouvais pas lui imposer un itinéraire. Il était chef de délégation, mais puisqu'il est là, vous pouvez nous confronter aussi…
— A quoi bon ? N'oublie pas que N'Famara est B.P.N. membre du Comité révolutionnaire et qu'il a toujours préséance sur toi. Sa parole prévaudra toujours sur la tienne… »
« Ma » déposition touche à sa fin. Ismaël s'en est chargé personnellement. Il la corrige et en rédige certaines parties. Il est détendu et paraît fort satisfait, d'autant plus que j'ai décidé de « collaborer ».
— « Il faut nous indiquer un numéro de compte, mais bien sûr il faut que ce soit un compte qui existe, par exemple Kassory nous a dit que son compte était à la Chase Manhattan Bank. »
Je réfléchis rapidement et décide que c'est à la succursale de l'O.N.U. de la Chemical Bank 34 que l'on versait mes primes, car j'ai comme un fol espoir que ce problème sera soumis, tôt ou tard, à l'O.N.U. Il sera donc facile de vérifier la réalité.
Il me demande d'indiquer les membres de la « cinquième colonne » que je connaissais au moment de mon arrestation.
Je hoche négativement la tête.
— « Je n'en connaissais aucun… »
L'enjeu est d'importance. Il s'agit de dénoncer de nouvelles victimes qui seront aussitôt arrêtées. Je m'y refuse et, bien qu'en mon for intérieur je me dise que je n'enreg
istrerai pas cette déposition, je me garde de hasarder le moindre nom. Je ne veux en aucun cas être celui par qui on passera pour arrêter un innocent. En ce qui concerne les personnes que l'on veut que je dénonce et qui se trouvent en dehors de la Guinée, je n'hésite pas un instant. Je me tiens le raisonnement simple que voici : puisque je n'ai jamais parlé avec ces personnes de complot ou d'agression contre la Guinée, elles comprendront facilement qu'elles figurent sur la liste noire du régime guinéen. Pourvu, me disais-je, qu'elles n'éprouvent pas le besoin de se justifier. Dans l'ensemble, elles saisirent d'ailleurs la portée de mon message, à une exception près : l'une d'entre elles, en effet, écrira au comité révolutionnaire pour se laver des accusations mensongères du « sinistre comploteur Porto ». C'est Ismaël lui-même, qui me montrera sa lettre, un sourire de satisfaction aux lèvres.
Ismaël est conciliant et même très conciliant :
— « Ton grand frère va t'aider encore, dit-il en souriant, car je reste toujours ton grand frère… »
Il demande à Moussa Keïta 35 de lui dresser la liste des membres du gouvernement et du comité national de la J.R.D.A. déjà arrêtés.
— « Tu vas cocher un certain nombre de noms sur cette liste. »
Aucune réaction de ma part.
— « Non? Bon… Je vais le faire pour toi. Moussa marque Bangoura Karim, Sagno Mamadi… »
La liste prend l'allure qu'il souhaite. Il me rassure :
— « Elle ne comporte aucun nouveau. Tous ceux qui y figurent ont été déjà arrêtés, avant toi. Ainsi, tu n'auras rien sur la conscience. »
Moussa recopie ma déposition. Il me demande des précisions. Je lui réponds de s'adresser aux auteurs de tous ces mensonges. Il s'étonne, se fâche. J'élève le ton à mon tour. Ismaël intervient
— « Qu'est-ce qui se passe ?
— Il dit que ce sont des mensonges », répond Moussa le sourcil froncé, la mine dure, en désignant la déposition.
— « Ce n'est rien, dit Ismaël. Porto, sois raisonnable. Il faut accepter la déposition, même si tu la trouves fausse… »
Moussa n'y comprend rien : il est comme désarçonné. Il s'efforce de se montrer plus gentil et, alors qu'Ismaël s'occupe d'autre chose, il se penche légèrement vers moi et me chuchote :
— « Votre femme se porte bien, ainsi que votre fille. Je les ai vues hier… »
La déposition est prête. On va la mettre au propre.
— « Comme il fait presque jour, tu vas aller te reposer. Nous enregistrerons demain, dit Ismaël. Mais nous allons négocier, toi et moi. Dis-moi ce que tu veux qu'on retire de ta déposition… »
Je dis, en m'efforçant de sourire :
— « C'est toute la déposition qu'il faut retirer.
— Ah ! là, tu me déçois, tu es un mauvais négociateur…
— Au contraire, un bon négociateur demande toujours le maximum pour avoir le minimum.
— Alors il vaut mieux commencer par le minimum … »
Je réfléchis et lui dit :
« … Dans ce cas retirez tout ce qui a trait à Mbaye …
— Non, tu sais bien que ta déposition ne serait pas crédible sans le nom de MBaye. Tout le monde sait que vous êtes des amis intimes. Tu ne peux pas être d'un complot sans lui. Personne ne pourrait le croire. Et puis, il faut être révolutionnaire. La Révolution a le pas sur l'amitié…
— Je crois que je ne serai jamais révolutionnaire. Tout bien réfléchi, laissez la déposition telle qu'elle est. »
Dans la journée, Lénaud se présente devant ma cellule avec des feuilles et deux stylos à bille.
— « Le ministre vous demande, me dit-il, de rédiger une lettre de pardon au Responsable Suprême de la Révolution, sur le modèle que voici…
— Dites-lui que c'est inutile. Je n'ai aucune intention d'implorer un pardon pour une faute que je n'ai pas commise.
— Ne dites pas ça. Il faut rédiger une lettre. C'est la règle ici. Autrement "ils" vont vous faire encore mal. Je crois que vous avez suffisamment souffert comme ça. Et comme vous êtes croyant, vous devez savoir qu'il n'arrive jamais rien à l'homme qui n'ait pas été voulu par Dieu. Il faut faire la lettre. Cela permettra au Président d'avoir une raison à donner au Peuple pour vous libérer…
— ou pour m'exécuter…
— Non, cela dépend de Dieu, il faut avoir foi en Dieu…
— D'accord, laissez-moi les papiers… je rédigerai quelque chose… »
Lénaud me paraît soulagé :
— « Le chef de poste vous laissera la porte ouverte et vous retirera vos menottes. »
Ma lettre ne sera pas longue. Je la rédige rapidement :

« Diallo Alpha Abdoulaye
Détenu politique
Camp Boiro
Au responsable suprême de la révolution
« Vous vous souviendrez qu'en 1959, lorsque j'ai décidé de rejoindre la Patrie alors récemment libérée, j'avais pris, devant vous, l'engagement de me mettre au service exclusif du Peuple de Guinée.
« Aujourd'hui, les contradictions historiques et les tribulations de la révolution me mettent au ban des accusés du Peuple. Je comprends les nécessités politiques et les impératifs économiques du moment, qui vous ont amené à mettre la main sur moi. Je souhaite, quoique avec beaucoup de scepticisme, que mon sacrifice serve les intérêts du Peuple de Guinée. »
« Adieu! »

Je me laisse aller à rêvasser. Et tous mes rêves éveillés me ramènent inlassablement autour d'une table bien garnie où les saumons fumés le disputent aux crèmes d'asperges, aux crèmes de volaille, où je pique ma fourchette dans un tournedos Rossini ou un chateaubriand bien tendres.
J'ai faim — mon Dieu, que j'ai faim ! Je revois ces dîners somptueux que je faisais dans les grands restaurants de Paris, Londres, New York où je jouais la fine bouche. Que l'occasion m'en soit redonnée, et je dévorerai à moi, tout seul, l'ensemble des mets ! Que j'ai envie d'une bonne « sauce-feuille » ou d'une bonne « sauce-arachide » ou des deux mélangées à la fois !
Que j'ai soif ! De l'eau, un peu d'eau! Rien qu'une gorgée : Je ne veux rien d'autre que de l'eau : Dieu que n'avez-Vous créé l'homme avec un estomac dans lequel il pourrait emmagasiner nourriture et boisson, et s'en servir à loisir quand il aurait faim ou soif. Je voudrais pleurer, crier, gémir : peut-être que cela me soulagerait. Mais, hélas ! Le poète a raison, cela ne servirait à rien !
Depuis mon arrivée ici, on ne m'a pas donné à manger et… une seule et unique fois à boire du quinquéliba. Il faut que je réussisse à tromper, à « transcender » ma faim et ma soif ! Extrêmement difficile. J'essaie cependant de les oublier et je contemple la cour alors que passe un prisonnier d'un certain âge, l'air visiblement malade et qui se traîne péniblement tenant un pot de chambre à la main et suivi d'un garde armé. Il me semble le connaître mais je n'arrive pas à concentrer mon attention, à préciser mes souvenirs. Mais si, bien que méconnaissable, c'estEl-Hadj Amadou Laria Diallo, ancien secrétaire fédéral de Labé, oncle paternel du ministre Saïfoulaye Diallo, dont l'arrestation était surtout un coup porté à ce dernier. Ils sont passés, le prisonnier et le garde. Mais ma faim est toujours là, au creux de l'estomac et ma soif toujours plus tenace. Je maudis mon impuissance et je crois que ce jour-là j'ai pleuré.

Je me retrouve encore en face d'Ismaël entouré d'une partie de son état-major : Louncény Condé, Guy Guichard, Amadou Cissoko, Moussa Keïta… Il commence par me faire des reproches pour ma lettre : elle est trop pessimiste. Rien ne m'autorise « à ne pas envisager l'avenir en rose »… Nous la referons donc ensemble.
Tout est prêt. Il faut enregistrer. Louncény Condé prépare son petit magnétophone portatif. Il place une bande magnétique, procède à l'essai « un… deux… trois … » Oui ça va bien. Il tient le micro et me dit de lire la déposition …
Je refuse net : « Je n'enregistre pas pour la simple raison que tout est faux… » Louncény paraît effrayé : il écarquille les yeux, jette un coup d'œil alternativement à Ismaël et à moi…
Ismaël lui demande d'une voix calme
— « Qu'est-ce qu'il y a ? »
Louncény n'ose répondre. Je le fais à sa place, calmement, moi aussi :
— « Je dis que je n'enregistre pas parce que tout est faux… »
Alors, Ismaël hurle en se levant et en assenant un violent coup du plat de la main sur la table :
— « Kakilambé ! Kakilambé ! Emmenez-le… »
Je n'ai pas le temps de réaliser ce qui m'arrive. Je me sens enlevé de mon tabouret comme un paquet qu'une énorme grue soulève de terre. Nous sommes dehors : l'allure est si vive que j'ai l'impression que nous courons. Nous sommes dans une autre pièce, ce n'est pas la cabine habituelle. Je n'entends que sarcasmes, injures grossières en langue malinké, teintée d'un français méconnaissable. Ma naissance, mes origines, ma race, tout y passe et tout y a son compte.
— « Gnamokho den ! Tou nous mamerde main'na ze te tasseraye auzourd'oui comme faut! Salonpan. » 36
Mes menottes ont déjà dîsparu. Je suis ligoté, ficelé, accroché… Mes cris ne s'entendent plus : je n'ai plus la force de crier. Je me laisse aller, je suis faible et résigné… Qu'importe ? Quelqu'un s'approche, demande qu'on me détache. Il y a une négociation rapide, animée, entrecoupée de jurons. On me descend, je sens la corde qui me lâche… Une main se pose sur moi, une voix, c'est Louncény Condé.
— « Maître, me dit-il, il faut accepter d'enregistrer. Tout le monde sait ce qui se passe. Le Président est parfaitement au courant. Il m'a chargé de vous dire de l'aider. Et puis, il ne vous arrivera rien que Dieu n'ait voulu. Autrement, ils ne vous tueront pas, ils vous rendront impotent, paralytique et ne pourront même plus vous libérer. Il faut enregistrer. Je vous répète que le Président sait tout et je lui rendrai compte de tout par le menu détail. »

Je « flanche »

Je « flanche » et cède finalement : lassitude, faiblesse, peur, haine, désir forcené de vengeance ? Je n'en sais rien, mais tout cela semble mélangé. Je me laisse conduire, en sens inverse, par Louncény Condé. Nous sommes suivis de Kakilambé toujours, furieux et qui continue à égrener son chapelet d'injures. Nous sommes de nouveau dans le bureau, en face d'Ismaël. Louncény m'invite à m'asseoir. Il s'installe à son tour, reprend son appareil…
Ismaël le regarde en demandant d'une voix où perce un reste de colère :
— « Alors il est d'accord ?
— Oui, camarade ministre, il est d'accord. Nous allons enregistrer… »
A ce moment mes nerfs lâchent. Je pleure de rage et d'impuissance, d'amertume et de haine contenue ! A ce moment seulement, je comprends la réaction du général Keïta Noumandian, ce brave qui, à la fin de sa déposition, avait éclaté en sanglots !

Ismaël « flanche », à son tour

Louncény semble désemparé. Il prend son appareil, recommence son essai. Et, alors que rien ne le laissait prévoir, Ismaël éclate, il crie, il hurle :
« En tout cas, ce n'est pas moi qui t'ai mis dedans, ce n'est pas moi, Ismaël Touré, l'assassin, l'inventeur des complots, le sanguinaire, le cynique, non… ce n'est pas moi qui t'ai mis dedans… »
Il avait une salive blanchâtre aux commissures des lèvres. Ceux qui avaient le malheur d'assister à ce spectacle semblaient plutôt effrayés, à juste raison : on n'assiste pas impunément à la faiblesse d'un chef imbu de sa personne, et qui se veut au-dessus de toute faiblesse. Puis, petit à petit, tout rentre dans l'ordre. Ismaël s'apaise et s'adresse à moi d'une voix calme :
— « Porto, il faut accepter d'enregistrer : dans quelques jours, je vais revoir ton cas et la possibilité de te libérer… »
Je me suis toujours demandé s'il était sincère ou s'il me prenait pour un parfait imbécile… Plus tard, bien plus tard, je saurai qu'il s'est effectivement opposé à mon arrestation, mais qu'une fois que j'avais été arrêté, il avait tout fait pour qu'on me fusille. Toujours est-il que cette nuit, Louncény Condé, toujours un peu effrayé, sa main tremblait légèrement, et moi, nous avons procédé à l'enregistrement de ma déposition.
Louncény s'était retiré avec la bande magnétique et la déposition écrite. Ismaël prit alors le téléphone et composa un numéro. Au bout de quelques secondes, je l'entends dire en malinké dans l'appareil :
— « Ké i yan (« l'homme est là » traduit littéralement.) »
Il me tend l'écouteur en me disant :
— « C'est le grand frère qui veut te parler… »
Je réponds, sans essayer de cacher mes sentiments :
— « Je n'ai rien à lui dire… »
Il met la main sur l'écouteur :
— « Ce n'est pas toi qui as quelque chose à lui dire, c'est lui qui a quelque chose à te dire…
— Est-ce la peine ? Je pense…
— Tu le sauras en l'écoutant. »
Et, déjà, il me met l'écouteur dans la main. D'une voix que je veux calme et neutre, je dis :
— « Allô ! 37.
— Oui, c'est Porto.
— Oui…
— Alors, comment vas-tu ? »
Je ne peux m'empêcher de me reporter, par l'esprit, huit mois en arrière, une certaine nuit de novembre alors que des coups de feu, des coups de canon, de grenades, de bazookas éclataient de partout en ville. Cette nuit-là aussi, il y avait eu un échange téléphonique entre lui et moi 38.
Je réponds en appuyant sur les mots :
— « Très bien, Président… »
J'entends dans l'écouteur une petite musique de fond : c'est le chant P.D.G. 39. Le président reprend d'une voix ferme que je sens tout à fait détendue :
— « Ne t'en fais pas mon cher, je te sortirai de ce mauvais pas… »
J'ai envie de lui crier à tue-tête toute mon indignation, mais à quoi bon ? Ce ne serait qu'un simple coup de sabre dans l'eau, absolument inutile. Je suis vaincu, c'est fini.
— « Fais-moi confiance, poursuit-il. Du courage et que Dieu te protège. »
Il ne faut pas qu'il se rende compte de mon état d'âme : il faut que je m'efforce d'avoir l'air complètement détendu comme lui. Je suis vaincu, certes, mais je refuse de mettre le genou à terre.
— « Je vous remercie et mes hommages à Madame la Présidente… »
Mais je ne sais vraiment pas si ma voix n'est pas légèrement chevrotante comme la sienne, cette nuit de novembre ! Il termine :
« Je les lui transmettrai. Encore, courage et à bientôt!
— Adieu… »
C'est fini. Je raccroche, Ismaël me regarde et dit en souriant
— « Tu vois que tu n'as pas à t'en faire. Le grand frère te considère toujours comme un ami. C'est comme nous tous d'ailleurs… »
Je ne réponds rien. Je suis debout. J'attends qu'il appelle mes gardes pour me ramener dans ma cellule, mais il continue à me parler :
— « Dans quelques jours, nous allons revoir ton cas. D'ici là, je vais t'enlever du bloc, je te mettrai à côté 40 . Tu verras, la vie y est plus supportable. Et puis, je t'accorderai la ration B. Et si tu as besoin de quoi que ce soit je suis prêt à te donner satisfaction… »
J'hésite mais il faut que je le prenne au mot :
— « Alors je voudrais vous demander une faveur, une seule et ce sera la dernière.. »
Il me lance un regard d'encouragement. Je marque un temps d'arrêt puis je me décide :
— « Mettez-moi avec M'Baye dans la même cellule… »
Il hésite à son tour, réfléchit, semble un peu embarrassé et me répond finalement :
— « Je ne pourrai pas vous mettre dans la même cellule… mais je te promets de vous mettre tous deux, à côté, dans des cellules contiguës…
— Je vous remercie… »
Avant de nous séparer, Ismaël me fait la proposition de travailler avec lui, comme « expert ». Il utilisait en effet certains prisonniers pour aider les nouveaux à comprendre rapidement la situation, et à rédiger leurs dépositions. Ces « experts » bénéficieront de quelques petites faveurs (boîtes de lait, cigarettes, parfois porte ouverte … ). Tâche ingrate et controversée que la leur : j'y étais personnellement opposé. Mais j'avoue qu'ils ont été utiles en faisant faire aux nouveaux l'économie de la torture, et en nous tenant au courant de ce qui se passait au Comité. En me faisant sa proposition, Ismaël ajoute :
— « Tu sais bien que je préfère ta collaboration à celle d'un Alata que je ne peux pas sentir. Ainsi, tu pourrais bénéficier de plusieurs heures en dehors de la cellule… »
Il s'arrête un peu et reprend :
— « J'ai toujours aimé ta collaboration. Tu te rappelles que je faisais tellement appel à toi quand tu étais aux Affaires étrangères que j'ai craint, à un moment donné, que Béa n'en prenne ombrage et ne te fasse du mal… »
Il continue à parler. Il est détendu et satisfait, très satisfait. Je me sens ulcéré, blessé dans ma sensibilité que l'on me propose ainsi de travailler avec une telle commission de criminels. Mais je n'ai même pas la force de répondre. A-t-il deviné mes pensées intimes? Il poursuit :
— « … Evidemment, il y a une question de… disons… de tempérament, de sensibilité. Les méthodes ici ne sont pas toujours très douces, et je ne pense pas qu'elles te conviendraient. De toute façon il faut y réfléchir. »
Alata me dira plus tard que cette proposition n'était pas sincère et qu'elle ne m'avait été faite que pour me remonter le moral car je paraissais complètement abattu. Ismaël leur aurait confié, un jour, que s'il me faisait venir à la commission j'y serais plus gênant qu'utile…
On me ramène dans ma cellule. Pas pour longtemps, car au bout d'une demi-heure, on me ramène au comité révolutionnaire. En cours de route, je suis inquiet, je me demande ce que l'on veut encore de moi. Je trouve Ismaël en compagnie de Louncény Condé.
— « Louncény, il faut lui expliquer, dit alors Ismaël. Moi, je renonce, c'est maintenant entre son ami et lui…
— Voilà maître, le Président dit que votre bande n'est pas bonne, qu'on ne reconnaît pas du tout votre voix…
— Tu ne lui as pas expliqué que c'est le quinzième jour aujourd'hui que je suis privé de nourriture et de boisson et que…
— Ce n'est rien ça. Le record que nous avons eu ici, c'est vingt-deux jours. Tu vois que tu en es loin. »
C'est Ismaël qui parle :
— « Tu peux faire un bon enregistrement en prenant ta voix des Nations unies. Il faut considérer que tu es en face de l'impérialisme que tu dénonces violemment, à la tribune des Nations unies. »
Louncény ajoute :
— « Le Président m'a dit de vous faire entendre la bande de Bano pour que vous vous rendiez compte par vous-même de la différence. Il dit qu'il compte sur vous. »
Inutile de répondre à tout cela. Nous reprenons l'enregistrement et je m'arrange pour qu'il ne soit guère mieux que la première fois. La bande enregistrée, la déposition, dactylographiée ou recopiée à la main, sont toujours transmises au chef de l'Etat, de la main à la main. C'est lui qui se chargera de sa multiplication, et qui en programmera la diffusion à la radio.
Il fait jour — six heures quarante-cinq — quand je quitte Ismaël et Louncény. Je ne les reverrai que près de dix ans après cette dernière entrevue.

Quand je rejoins ma cellule, je suis dans un état d'âme difficile à décrire à la fois révolté et soulagé, indigné et résigné. Je suis bouleversé et incapable de voir clair en moi. Je n'arrive pas à trouver le sommeil. Je sens maintenant une très grande lassitude : tout mon corps me fait mal. J'ai des vertiges et beaucoup de mal à me tenir debout. J'ai faim, toujours faim, et j'ai soif… soif…
Je m'affale par terre. J'essaie de réfléchir. Difficile. Avec mon enregistrement, j'ai perdu le peu de force que j'avais, le peu de volonté qui m'habitait encore et qui me permettait de rester lucide et de résister. Je veux prier, je me dis qu'il faut que je prie. La prière est la seule force, la seule planche de salut à laquelle je puisse me raccrocher dans ce naufrage total qui est le mien. Mais je n'ai pas la force de me tenir debout. Je reste donc couché et je récite mes versets, tant bien que mal. J'ai perdu toute notion de temps. Je me souviens qu'à un moment la porte de la cellule s'est ouverte. On me secoue, on m'interpelle. Je ne dors pas mais j'ai les yeux fermés : je fais un grand effort pour les ouvrir. J'entrevois comme dans un halo, un garde qui tient quelque chose à la main, un gobelet ? Oui un gobelet. Il me parle en soussou :
— « Kankalibanyi nara, a min… (c'est du quinquéliba, bois-le). »
Il m'aide à me redresser. C'est l'adjudant-chef Cissé. J'essaie de lui sourire. Pauvre sourire ! Derrière lui, d'autres gardes. J'avale une gorgée, puis une autre. Cissé me conseille
— « Doy, Doy (doucement, doucement). »
D'ailleurs je n'en peux plus. Je suis fatigué. Et pourtant ce quinquéliba me fait du bien. Je reste là, assis, adossé au mur, incapable de réaction. L'adjudant-chef a disparu, de même que ses compagnons. Il a laissé à côté de moi le gobelet qui exhale un bon fumet. La porte est restée entrebâillée. Il s'écoule un temps difficile à préciser. Puis, brusquement, la porte s'ouvre en grand, la cellule est inondée de lumière, au point que j'en suis aveuglé. Je ferme les yeux.
Un petit remue-ménage devant la cellule. C'est un lit qu'on m'apporte. Les gardes le font entrer. Cissé arrive tenant en mains une couverture et un pot de chambre neuf. Il fait prendre celui que le jeune Traoré m'avait apporté. Il ordonne, en même temps, que l'on efface le « D » qui était inscrit sur la porte.

D - diète; DN - diète noire La diète noire est une méthode d'exécution extrêmement cruelle et cynique qui consiste en une privation totale de nourriture et de boisson, jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'Almamy Samory Touré, dont Sékou Touré prétend être un descendant, côté maternel, avait, jadis, emmuré un de ses fils qui mourut d'inanition. C'est, certainement, l'origine historique de la diète noire.

Cissé va se retirer. Il se tourne vers moi
— « M'Ba', Allà khi mali 41 (mon père, que Dieu t'aide … ) » me dit-il.
Il disparaît en rabattant la porte. Je reste debout, adossé au mur, l'esprit complètement vide. Je m'approche alors du lit, je m'assois, je me couche. Je sens la différence entre un matelas et le sol mal équarri, mal dallé de la cellule. Je reste bouleversé. Je me pose des questions : ai-je eu raison de céder ? Mais pouvais-je faire autrement ? Qu'importe! Maintenant que c'est fait, il vaut mieux regarder résolument vers l'avenir, faire front de son mieux à l'infortune, à la bourrasque, à la tourmente. Qu'importe! Le tout, c'est de survivre, le temps qu'il faudra, en s'efforçant de sauvegarder sa personnalité, dans toute la mesure du possible. Ce n'est pas facile. Je le sais ! Mais ce sera là ma ligne de conduite dans les dix années à venir que je passerai dans les geôles de la révolution ! Et je sombre dans le sommeil, au milieu de mes réflexions.

La suspension des travaux du comité : le dossier LBZ

Le comité poursuivra ses travaux en ce mois de septembre, au même rythme qu'au mois d'août. Emile Cissé, le bourreau de Kindia, sera arrêté à son tour. On lui appliquera ses propres méthodes et bien qu'il acceptât de déposer « spontanément », il sera soumis à la torture sans restriction. Ismaël paraissait au faîte de sa puissance. C'est le moment qu'il choisit pour déclencher une autre bataille. Il voulait « prendre » Louis (devenu Sénaïnon) Béhanzin 42 et désorganiser tout son clan. Rude bataille, en vérité ! Mais Ismaël ne doutait pas qu'il réussirait.
Le dossier Béhanzin est ouvert sous le nom de code LBZ. On bat le rappel de tous les détenus qui pouvaient raconter quelque chose sur lui. A l'un d'eux, apeuré et sceptique quant à la probabilité de l'arrestation de LBZ, et sur les conséquences redoutables qui risquaient de retomber sur lui, Ismaël dira de façon catégorique :
— « N'aie aucune crainte! Il viendra vous rejoindre avec tout son groupe ! »
C'était un peu vendre la peau de l'ours avant de l'avoir abattu, et sous-estimer les capacités de riposte du groupe Béhanzin, qui était extrêmement important et comprenait des représentants influents au sein du comité révolutionnaire : Mamadi Keïta, Fodé Bérété.
Ces derniers ne tarderont pas à pénétrer le dessein d'Ismaël et organiseront leur défense. Ils agiront auprès du chef de l'Etat, devant lequel ils essaieront même de faire comparaître certains prisonniers politiques jugés sérieux. Fodé Bérété contactera Alata : les deux hommes, par une démarche souterraine que je ne suis jamais parvenu à définir, avaient une sympathie l'un pour l'autre, une confiance réciproque. Alata à son tour, sera chargé de me sonder.
— « Le groupe Béhanzin est au courant du dossier LBZ… commence-t-il.
— Ah ! Comment ont-ils fait ? Je croyais qu'Ismaël prenait suffisamment de précautions pour garder le secret.
— Je ne sais pas », reprend Alata.
Il est assis à côté de moi, sur mon petit lit. La porte de la cellule est fermée et nous sommes dans la pénombre. Nos autres compagnons sont tranquilles dans leurs lits, silencieux, livrés à leurs pensées ou faisant semblant de dormir.
Ma conversation avec Alata est chuchotée. Impossible de nous entendre à un pas.
— « … c'est Bérété qui m'en a parlé, poursuit Alata. Il trouve d'ailleurs que les conditions dans lesquelles sont menées les enquêtes sont absolument anormales… »
Je ne peux m'empêcher de l'interrompre.
— « Ah! vraiment ? Depuis le temps qu'il fait partie du comité, ce n'est pas trop tôt…
— Ils ont alertéle président, son groupe et lui, et pensent même faire comparaître devant lui certains prisonniers … sérieux qui pourraient…
— … ils auraient vraiment bien tort ces prisonniers …
— Je ne crois pas, bien au contraire, cela pourrait nous aider. Je lui ai même donné mon accord de principe… »
Alata s'interrompt encore. Je suis surpris par tant de naïveté ou de bêtise de la part d'un homme à l'intelligence pourtant vive, à l'expérience africaine et surtout guinéenne sûre. Il hésite encore et s'avance tout de même :
— « Ils ont pensé qu'ils pourraient t'amener, toi aussi, devant le président qui a confiance en toi, te connaît sérieux et te considère comme un ami. »
J'ai du mal à écouter la suite, du mal à réprimer la colère qui monte en moi. Et pourtant, il me faut me calmer, ramener à la raison ce malheureux qui est en train de divaguer. Il faut lui parler calmement, trouver des arguments logiques…
— « Jean-Paul, je crois que tu te mets complètement le doigt dans l'œil. Ces gens-là se fichent pas mal de la façon dont les enquêtes sont menées. Ils se sentent traqués par Ismaël, complètement désemparés et ne savent pas comment réagir. Pour qu'ils prennent le risque de vouloir sortir un détenu du camp pour le présenter à ton ami, c'est vraiment qu'ils ne savent pas où donner de la tête… »
Je m'arrête. Alata m'écoute, attentif. Il est ramassé sur lui-même, à côté de moi, sur mon petit lit. Il est torse nu.
— « Ce sont des assassins qui se fichent pas mal de nous. Que nous soyons écorchés ou brûlés vifs, c'est le cadet de leurs soucis ! Notre intérêt c'est qu'ils s'entre-bouffent entre eux. Et puis, comment veux-tu convaincre le président de ce qu'il sait déjà ? Toi-même, tu m'as dit que c'est lui qui organise tout, qu'il est le seul chef d'orchestre… »
Alata prend un mégot, l'allume, en tire une bouffée. Je continue :
— « Si j'ai un conseil d'ami à te donner, c'est de ne pas te mêler de leur bagarre, autrement ils vont t'écraser. Les Soussous ont un proverbe qui dit que seul le serpent sait où mordre le serpent… Ce sont tous des serpents : laisse-les se mordre entre eux. Qu'ils viennent tous nous rejoindre. Plus nous serons nombreux mieux cela vaudra : c'est ta théorie et, pour une fois, je suis entièrement d'accord avec toi, et c'est notre intérêt. »
Je le mets aussi en garde :
— « En tout cas, en ce qui me concerne, je t'interdis, sous quelque prétexte que ce soit, de jamais prendre un engagement pour moi. Et s'ils te chargent de me contacter à quelque titre que ce soit, refuse et dis-leur de me convoquer puisqu'ils en ont la possibilité et de me dire eux-mêmes ce qu'ils ont à me dire… »
L'atmosphère du comité révolutionnaire sera de plus en plus tendue, en raison de l'opposition entre Ismaël et le clan Béhanzin. Le premier était tout à son objectif d'étoffer son dossier LBZ. Quant au second, il s'organisait à tous les niveaux et sur tous les plans, pour éviter le « traquenard » du premier. Certains d'entre nous, au courant de ce qui se passait, étaient plutôt sceptiques quant à l'accord de Sékou Touré de laisser arrêter Béhanzin. Ce serait remettre en cause une réforme (ou des réformes) de l'enseignement dont il paraissait si fier ! Ils rappelaient aussi qu'à Kankan, il avait déclaré à l'ensemble des cadres que, s'il avait à choisir entre Béhanzin et eux, il choisirait le premier.
C'est dans ce contexte que nous avons appris, au début de novembre, qu'Ismaël fatigué, disait-on, allait prendre une semaine de congé, à Faranah. Les travaux du comité seraient donc suspendus, Siaka et son équipe expédiant les affaires courantes. C'était une façon élégante pour Sékou Touré de mettre fin à la grave crise du comité révolutionnaire.

Notes
1. L'interrogatoire se déroule en deux phases : la phase politique devant la commission et la phase militaire à la cabine technique, appellation pudique de la cabine de tortures.
2. Certains disent Koné.
3. Au cours officiel : quarante-cinq millions de francs C.F.A.
4. Union soudanaise du Rassemblement démocratique africain.
5. Date du coup d'Etat qui renversa le président Ahmed Ben Bella.
6. Date du coup d'Etat qui renversa le président Kwamé N'Krumah.
7. Foulah = Peuhl.
8. De son vrai nom Fodé Doumbouya, adjudant-parachutiste originaire de Faranah, tout dévoué à Ismaël comme un chien l'est à son maître. Ismaël lui donnera une jeep de l'Etat en signe de récompense pour services rendus.
9. Prêt pour la Révolution.
10. Voir supra.
11. Dans la région forestière, chef-lieu de la région administrative du même nom.
12. Interjection malinké qui littéralement signifie l'homme mais qu'on peut traduire ici par « Dites » ou « Dites donc…»
13. Premier député de la Guinée française. En réalité c'est mon oncle.
14. « Dieu est grand ! Dieu est grand ! » Le haut-parleur de cette mosquée sera confisqué sur ordre d'Ismaël Touré, sous prétexte que les appels à la prière gênaient la bonne marche des travaux du Comité.
15 . Déformation courante à Boiro de sentinelle.
16. Jacques Foccart longtemps secrétaire général des Affaires africaines à l'Elysée, était accusé d'avoir fomenté tous les complots contre la Guinée de Sékou Touré.
17. C'est le genre de formule que l'on n'emploie plus en Guinée où l'on conclut les déclarations du Chef de l'Etat lui- les correspondances par une formule unique : « Prêt pour la Révolution. »
18. En malinké : « Ah ! Oularé, fous-moi la paix… »
19. Keïta Fadiala porte des balafres sur les deux joues.
20. Juron de la langue malinké.
21. « Complot » dit Petit-Touré.
22. Déformation de Seibold, expert allemand mort à la Cabine Technique
23. Gémayel William, industriel français d'origine libanaise, établi en Guinée.
24. Lieutenant de gendarmerie.
25. Voir supra p. 69 Tiany déformation du soussou pour Tidiane.
26. Voir supra.
27. Au Camp Boiro en effet, le port des lunettes (médicales) est strictement interdit et soumis à autorisation expresse du comité révolutionnaire.
28. Mody Oury Barry, un des fils de l'almamy de Mamou, arrêté en 1971 et fusillé.
29. Keïta Fodéba, ancien ministre de l'Intérieur et de la Sécurité puis de la Défense nationale, arrêté et fusillé en 1969.
30. Kaba Laye, arrêté en 1970 et fusillé en janvier 1971.
31. Karim Fofana arrêté en 1969 et fusillé aussitôt.
32. Allusion à son frèrem, Sékou Touré, à Saifoulaye et Béavogui.
33. N'Famara Keïta, à l'époque membre du B.P.N., ministre du domaine des Echanges et membre du comité révolutionnaire.
34. Chaque fois que je dirigeais la délégation guinéenne à l'Assemblée générale de l'O.N.U., j'ouvrais un compte à la Chemical pour le versement des indemnités de mission de la délégation.
35. Moussa Keïta, commissaire de police, membre du comité révolutionnaire, cousin de Mamadi Keita et Seydou Keïta.
36. Bâtard ! (en malinké). Tu nous emmerdes maintenant. Je t'attacherai aujourd'hui comme il faut, salopard.
37. Le fait de dire « allô » était comme une provocation.
38. Voir supra, p. 14.
39. Choeur dédié au parti et qu'on ne passait à la radio que pour annoncer un événement grave, la plupart du temps, un complot ou un malheur à tel point que le peuple l'assimilait au malheur lui-même.
40. Officiellement le poste X que les prisonniers appelaient le château et que Fadama qualifiait de maison de repos.
41. Soussou : littéralement « mon père ». Terme que l'on utilise en s'adressant à quelqu'un pour lequel on veut marquer une certaine déférence, un certain respect.
42. Béhanzin, professeur de mathématiques d'origine béninoise, longtemps inspecteur général de l'enseignement. Après avoir été ministre chargé de l'Idéologie et de l'Alphabétisation, puis de l'information, il sera membre du B.P.N.(?) sans avoir appartenu à aucune organisation de base, contrairement aux statuts du parti. Mamadi Keïta, avant lui, avait suivi le même itinéraire.


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