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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


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Intermède : Pazo

Le portillon s'est ouvert et Fadama l'a franchi. Il porte un pantalon kaki défraîchi, un sous-vêtement sale fait de « leppi » tissu de cotonnade de fabrication locale et que les voyants recommandent souvent de porter « comme sacrifice », à titre à la fois de protection et de porte-bonheur. Il vient d'arriver et n'a pas encore eu le temps d'enlever les nombreux gris-gris qu'il porte sous les aisselles et autour de la taille et qui gonflent son sous-vêtement. Il tient sous le bras droit une petite chienne apparemment mal à l'aise dans cette position. Nous sommes en 1978 et au milieu de l'après-midi i; les portes des cellules sont ouvertes et la plupart des prisonniers sont assis dehors. Fadama traînant ses « pettous » 1 sans âge, hèle Almamy Fodé Sylla, professeur de français arrêté lors de l'affaire des femmes.
— « Sylla… Sylla! » Et lui tendant le petit animal à bout de bras ajoute :
— « Tiens je te le confie. Je l'ai trouvé sur l'autoroute, au carrefour de la morgue. Il est orphelin et il allait se faire écraser. Il faut en prendre bien soin. »
Cet homme si dur, si indifférent aux souffrances humaines, cet homme qui n'hésitait pas à attacher un être humain condamné à mourir de diète noire, cet homme certainement l'un des plus cyniques exécutants des basses œuvres du régime, faisait preuve d'une humanité inattendue envers une petite chienne abandonnée dont le sort l'émouvait si profondément !
Pazo, c'est le nom que Sylla avait donné à ce petit animal, a pris l'habitude de sortir du bloc et on l'a vue revenir un jour accompagnée d'un magnifique chien de race, à la belle taille, aux crocs énormes, à l'allure altière : le chien du commandant que les hommes de garde traitaient avec certains ménagements comme s'il se fût agi du commandant lui-même ou qu'ils eussent eu peur qu'il n'allât les « rapporter » chez ce dernier.
Le chien du commandant contait fleurette à Pazo et les deux sont devenus si intimes que nous constatons bientôt que celle-ci est grosse. Heureux événement ! Plus il y aura de chiens au bloc, plus sera proche et sûre la fin de cette prison ! Les connaisseurs étaient formels ! Et de fait, ils interpréteront l'arrivée de Pazo comme un excellent signe pour les prisonniers, les chiens ayant, selon eux, la vertu de contrecarrer les effets maléfiques des talismans, gris-gris et autres « médicaments ». « C'est la fin de Boiro » proclamaient-ils, en un langage doux à nos oreilles, même si nous étions quelque peu sceptiques.
En allant au jardin, ce matin, nous avons découvert Pazo dans la petite guérite réservée à la sentinelle, couchée au milieu d'une dizaine de chiots de race grouillants de vie. Nous venions, émerveillés à ce nouveau miracle de la vie qui venait d'éclore en ce lieu plutôt habitué à la mort, nous venions admirer Pazo, la féliciter, lui parler et lui apporter de quoi manger. Elle nous regardait de ses grands yeux où se lisait toute sa nouvelle tendresse de mère, toute son affection et sa reconnaissance. Elle était notre amie à tous!
Mais cette nuit, alors que les portes sont fermées, que tout n'est que silence, nous l'avons entendue courir en tous sens, comme folle, entre les bâtiments, au jardin, puis essoufflée s'arrêter un instant et se mettre à hurler en des plaintes lugubres aux accents humains qui me rappelaient étrangement ces cris que j'entendais la première nuit de mon incarcération.
Le matin, dès l'ouverture des portes, l'information m'est parvenue : les gardes sous la conduite de l'adjudant-chef Bengaly Soumah l'adjoint de Fadama et sous I'œil indifférent de ce dernier, avaient ramassé les rejetons de Pazo et tous les chats dont ils avaient pu se saisir, les avaient enfermés dans des sacs et les avaient jetés loin du camp. Seules y échapperont Minouche « l'aïeule » qui, depuis longtemps déjà, avait appris à distinguer les prisonniers des gardes dont elle ne s'approchait jamais, et Liberty qui, pour avoir été victime, une ou deux fois, de ce genre d'opérations, s'était certainement juré de ne plus s'y laisser prendre ! Audace, mon Audace, mon amie, avait été emportée, elle aussi, avec ses petits.
Pazo passera encore toute la matinée à la recherche de ses rejetons. Elle en retrouvera deux qu'elle installera dans son coin et, encouragée, reprendra ses recherches. A son retour, elle constatera leur disparition : ils avaient été jetés à nouveau, hors du camp, par les hommes de garde. Alors, écrasée de douleur et de fatigue, sans un cri, sans un hurlement, sans une plainte, indifférente à tout, la queue basse, Pazo franchira pour la dernière fois le portail du bloc, maudissant tout bas ces lieux du crime. Elle n'y reviendra plus jamais. C'était au mois de mai 1980, presque à la veille du 14 mai, la fête du parti.

Note
1. Petites sandalettes en cuir de fabrication locale.


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