webGuinée
Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


La seconde vague


Previous Home Next

Après ces multiples exécutions, Sékou Touré affirme que la révolution est satisfaite, félicite les cadres politiques, administratifs et militaires. C'est la fin de la première vague d'arrestations. Il y eut un temps de pause. Puis, le pouvoir — un pouvoir qui avait déjà fait sienne la maxime Oderint, dum metuant 1 — profitera de cette agression pour frapper aveuglément, cruellement. Aucune couche de la population guinéenne, de la base au sommet de la hiérarchie sociale, n'échappera à la répression, à l'épuration comme on disait dans le langage marxiste alors en vogue.
Aucune ethnie ne sera épargnée. Aucune famille non plus. Une technique simple et efficace sera mise en place : quand on arrête un ressortissant d'une ethnie, un membre d'une famille, on nomme en même temps, à un échelon élevé de la hiérarchie politico-administrative, un autre ressortissant de la même ethnie et de la même famille : on souffle le chaud et le froid sur cette dernière qui ne retrouve plus sa cohésion, son unité.
Les exemples sont nombreux.

Tout un monde hétéroclite, disparate, se retrouvera entassé, pêle-mêle, dans les prisons politiques sous une seule et même inculpation : « cinquième colonne » ! Complicité intérieure à l'agression du 22 novembre ! Si la chose n'avait pas été si tragique, on en aurait simplement souri car, comment la moitié d'un gouvernement, tout l'état-major général de l'armée au grand complet, nombre de représentants de la hiérarchie du parti et de ses organismes parallèles peuvent-ils être impliqués dans un vrai complot et qu'il échoue ?
C'est Andrée Touré, l'épouse de Sékou Touré, avant qu'elle ne se laisse gagner par la griserie du pouvoir de son mari, qui avaitraison. Elle lui disait à l'époque :

« Sékou, si tous ceux-ci sont dans le complot, il vaut mieux que tu démissionnes. »

Paroles de sagesse, paroles de bon sens qui n'auront d'autres échos que les coups que son mari lui assènera aux cris répétés de :

« La cinquième colonne jusque dans ma maison ! »

Les familles des « cinquième colonne » n'échapperont pas à la répression. Jetées à la rue du jour au lendemain, même de maisons qu'elles avaient contribué à construire, tous leurs biens confisqués, leurs femmes seront déclarées divorcées par Sékou Touré qui, en conférence publique, les engagera à se remarier immédiatement ! Celles qui, refusant d'obtempérer, refusant les avances pressantes des responsables du parti et de l'Etat, voudront sauvegarder un minimum de dignité, seront l'objet de toutes sortes de brimades. Affectées à l'intérieur du pays, elles y subiront la cour pressante des autorités locales, qui verront en elles des « proies faciles ». Certaines, lasses, fatiguées, harassées, finiront par céder. Elles bénéficieront d'une paix relative, de faveurs insignifiantes. Connaissant la réalité de la situation guinéenne à l'époque, je ne les condamnerai pas. Tout juste les plaindrai-je ! D'autres attendront courageusement, comme leurs sœurs étrangères mariées à des Guinéens et expulsées au lendemain de l'arrestation de leurs époux 4. Ce n'est qu'après le coup d'Etat du 3 avril 1984 que le doute cruel qui les habitait leur sera ôté, sans qu'il soit sûr, d'ailleurs, qu'elles connaissent jamais les circonstances précises de la disparition de leurs époux.
Les enfants subiront eux aussi les retombées de l'arrestation de leurs pères.

Un principe fondamental en matière d'arrestation : on n'arrête jamais une personnalité de premier plan, cadre politique, militaire ou administratif, forte notabilité, commerçant de grand renom, homme de foi d'une certaine réputation, sans avoir réuni auparavant un certain nombre de conditions préalables indiquées par les « voyants » du régime. On commence par « travailler » l'intéressé sur le plan occulte et on procède aux sacrifices conseillés par les voyants et qui ont pour but de « paralyser » ceux qui en font l'objet, de « tuer » leur volonté de sorte qu'ils ne réagissent pas à ce qui leur arrive.
Sur un tout autre plan, l'intéressé fait l'objet d'une plus étroite surveillance que d'habitude : ses déplacements, ses faits et gestes, ses visites, ses rencontres sont minutieusement consignés, son téléphone mis sur table d'écoute, son courrier très fortement censuré 5.
On choisit le moment propice et la méthode d'arrestation qui convient le mieux. Celle-ci n'est jamais le fruit du hasard et, très souvent, elle est empreinte de perfidie. On applique à chacun la méthode que l'on juge appropriée à son tempérament. C'est la personnalisation de la méthode d'arrestation.
Lors de la première vague, c'est Sékou Touré lui-même qui, à travers le comité révolutionnaire, ordonna les arrestations et y fit procéder. Puis lors de la seconde vague, il changea de méthode. Il engagea les organismes du parti dans l'opération : il en « suggère » l'idée à une fédération — en l'occurrence celle, pilote, de Conakry II, qui la fait sienne et la popularise. L'arrestation devient une « affaire du peuple » : c'est celui-ci qui force la main au comité révolutionnaire et au responsable suprême de la révolution, qui ont beau jeu de dire qu'ils sont tenus de lui obéir.

Cas concrets
Tous les développements qui précèdent peuvent être facilement illustrés par l'examen de quelques cas concrets d'arrestations dont la mienne.

Notes
1. « Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent », expression qui sert de devise aux despotes.
2. Banque centrale de la république de Guinée.
3. On arrêtera trois frères Bah de Dalaba :

4. Voir : Grain de sable, publié aux éditions du Centurion par Nadine Bari, épouse d'Abdoulaye Bari, ancien chef de cabinet du ministère des Affaires étrangères, arrêté en 1972 et disparu depuis lors.
5. L'écoute policière des téléphones, la censure du courrier sont des méthodes utilisées à l'encontre des cadres nommés par décret.
6. Localité située à 160 km de Conakry et chef-lieu de la région administrative du même nom.
7. Fleuve de la Guinée maritime.
8. Chef-lieu de la région administrative du même nom, à 450 km de Conakry.
9. Chef supérieur. Je tiens ce récit d'Almamy Bah lui-même.
10. S'écrit aussi peul
11. Sa ville natale à 52 kilomètres de Conakry et siège de la région administrative du même nom.
12. Devenu plus tard chef de cabinet de Sékou Touré.
13. Ancien secrétaire d'Etat aux Travaux publics, arrêté et fusillé au complot de 1969.
14. Kalagban, chauffeur, originaire de Faranah, devenu gendarme et garde du corps de Sékou Touré avec le grade de lieutenant.
15. Signalons aussi que Siaka Touré, sur instructions de Sékou Touré, fera enterrer vivant un homme, en pleine ville de Conakry, au cimetière de Dixinn-mosquée, en plein jour.
16. A la fois oncle maternel et beau-frère du ministre d'Etat Saifoulaye.
17. En langue peuhle : la ville haute, que le uptown anglais rend bien.
18. Il démissionnera même du poste de gouverneur (on disait commandant) de région, auquel Sékou Touré l'avait nommé dans une tentative de le rallier, pour mieux le frapper, le moment venu.
19. C'est Keita Seydou, ambassadeur en Europe occidentale, qui, faisant de nuit le voyage Conakry-Labé-Conakry, sera chargé de remettre ce mot à son frère, en réalité son cousin, Mamadi Keita.
20. Son neveu par alliance Diallo Ibrahima Pilimini avait lui aussi disparu dans la tourmente de 1969 (« Complot des militaires »).


Facebook logo Twitter logo LinkedIn Logo

[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]


Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2014 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.