Camp Boiro Memorial
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Mgr. Raymond-Marie Tchidimbo
Noviciat d'un évêque :
huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré

Paris: Fayard, 1987. 332 p. + ill.


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Chapitre VII
L'Afrique politique qui a construit Sékou Touré
1943-1958

« Je sais ce que veut dire revendiquer le droit à l'autodétermination, au nom de la justice et de la dignité nationale »
(Jean-Paul II, Kinshasa, 2 mai 1980).

Les colonies françaises de 1944 à 1958

Pour comprendre Sékou Touré, il importe de décrire le cadre politique qui l'a précédé et supporté ; à savoir l'Afrique d'hier dans son évolution politique.

Et lorsque l'on se donne la peine de prendre du recul par rapport à l'histoire de la colonisation française, l'on en vient à penser que c'est aussitôt après la Première Guerre mondiale que la France aurait dû songer à associer progressivement les autochtones de chaque territoire à l'administration de leur pays respectif, et à la gestion de leurs intérêts propres ; et ainsi, faire passer ces territoires du statut de colonies à celui d'États associés.

Mais il aura fallu attendre un homme de la stature politique du général de Gaulle pour engager l'Afrique francophone dans cette voie difficile, sans doute, mais logique et royale. Et ce fut la Conférence de Brazzaville, avec ses développements dans le temps.

1944 : La conférence de Brazzaville

Pourquoi ce choix de Brazzaville ? Tout simplement parce que ce fut le lieu du premier contact entre les forces françaises libres et la terre africaine francophone, le lieu où deux hommes lucides et courageux — le général de Gaulle et le gouverneur général des colonies Eboué — se rencontrèrent pour faire le point sur la colonisation française.

Et pourquoi cette conférence ? Parce qu'il était grand temps d'en finir avec ce régime napoléonien sous lequel vivait l'Afrique et où l'administration française détenait tous les pouvoirs. Cette centralisation administrative des possessions françaises d'outre-mer était ressentie comme despotique par la jeune élite africaine qui était mise à l'écart du gouvernement de son propre pays.

Le général de Gaulle sera le premier en France à avoir la lucidité de poser le problème de la participation des autochtones au pouvoir et à avoir le courage d'aller jusqu'au bout de sa logique politique. C'est lui, et aucun autre, qui traçait ainsi la voie d'une émancipation effective.

Le 30 janvier 1944, le général de Gaulle ouvrait donc à Brazzaville, capitale de l'Afrique équatoriale française depuis 1910, une conférence qui réunissait les représentants de tous les territoires de l'empire français. Par cette conférence historique, il posait les fondements de l'Union française, bien que, ajoutons-le, les principes mis en avant aient visé à l'intégration progressive des populations et non à leur indépendance.

1946-1947 : Création et consolidation des assemblées territoriales

Le décret du 25 octobre 1946 créa les assemblées territoriales, et la loi du 29 août 1947 confia une partie importante du pouvoir central, notamment le pouvoir financier, à ces assemblées élues au double collège.

Le régime ainsi instauré par les textes de 1946 et 1947 reposait sur un équilibre délicat entre deux pouvoirs indépendants et en conflit: l'un, étant un pouvoir essentiellement allogène ; et l'autre, étant au contraire largement aborigène.

Notons entre parenthèses, et pour souligner le sectarisme d'un certain département ministériel du pouvoir central français de l'époque ; qu'il aura fallu attendre l'instauration des assemblées territoriales pour que soient enfin accordées des subventions aux écoles privées catholiques.

C'est à cette même période, puisque le climat était favorable, que se tiendra le premier congrès constitutif du R.D.A., à Bamako, capitale du Soudan français ; le R.D.A. étant le premier parti politique africain fondé par Félix Houphouët-Boigny.

1946 : le R.D.A. sur la scène politique

Le R.D.A. — Rassemblement démocratique africain — est né en Côte-d'Ivoire : un sol où la colonisation, dans son acception la moins noble, aura pesé sur l'aborigène. Ce fut pendant plus de trente ans la terre la plus éprouvée par l'exploitation coloniale.

Ce que l'on appelait Côte-d'Ivoire recouvrait deux entités différentes : la haute Côte-d'Ivoire, l'actuelle Haute-Volta — Burkina-Faso —, et la basse Côte-d'Ivoire, l'actuelle République de Côte-d'Ivoire.

Les premiers fondements du R.D.A. furent posés en 1942 ; mais le parti, en tant qu'entité juridique, ne sera constitué qu'en 1946. Cette même année, M. Félix Houphouët-Boigny est élu député. Il siégera à l'Assemblée nationale française et usera de son immunité parlementaire pour structurer son parti, et en assurer les ramifications africaines. M. Houphouët-Boigny, dans ses opérations, bénéficiera à cette époque de l'appui de deux crypto-communistes : le gouverneur des colonies Latrille, et son secrétaire général, M. Lambert.

Ainsi, une colonie française particulièrement malmenée dans le passé trouvera, grâce à la présence au gouvernement français du parti communiste, un encouragement ouvert ou implicite à l'agitation ! Nous sommes en 1946, ne l'oublions pas. Plus tard, M. Félix Houphouët-Boigny se séparera, non sans bruit, du Parti communiste français.

Le R.D.A. : son programme et sa fortune

Son programme

Emanciper les peuples africains d'expression française; et par ce chemin, aboutir à l'émancipation de toute l'Afrique. En ce qui concerne l'Afrique francophone, obtenir que les Africains aient la gestion de leurs propres affaires ; mais — il importe de le souligner pour exposer honnêtement la pensée du président fondateur Houphouët-Boigny — dans la coopération, dans l'amitié avec le peuple français.

Sa fortune

Le R.D.A. la doit à son premier congrès constitutif tenu à Bamako, en 1946. Pourquoi le choix de Bamako ? Parce que c'est la ville la plus centrale de l'Ouest Afrique.

Ce congrès permit à M. Houphouët-Boigny de recruter des hommes jeunes et dynamiques :

Soulignons, en passant, trois noms : Sékou Touré, Djibo Bakary, Mamadou Konaté ; trois hommes que la C.G.T. française recrutera, pour en faire les militants que l'on sait. Ces trois personnes seront à la fois leaders politiques et militants syndicalistes ; ce qui leur permettra, à tout moment, d'échapper aux pièges de l'administration française ; car, à cette époque, la rue Oudinot voyait d'un mauvais oeil la montée du R.D.A.

Le R.D.A. sera aussi représenté en Afrique équatoriale française, par MM. Gabriel Lisette, Fulbert Youlou, Barthélemy Boganda, et Léon M'Ba.

1956 : proclamation de la loi cadre

La loi cadre sera la concrétisation des promesses faites par la France ses colonies, dix années plus tôt. Cette loi appelée « la loi cadre Gaston Defferre », puisque le ministre Defferre en fut le promoteur, sera votée le 23 juillet 1956.

Pour la juger à sa juste valeur, il importe de la situer.

Avant la loi cadre, tout le personnel en service dans les territoires d'outre-mer était réparti en trois groupes distincts:

Le personnel régi par décrets et dont le statut était fixé et la gestion assurée par le ministère de la France d'outre-mer. Ces fonctionnaires étaient recrutés par des concours métropolitains; et leur régime de rémunération était établi sur des bases identiques à celles des fonctionnaires métropolitains. Le personnel des cadres supérieurs, composé surtout d'Africains, régi du point de vue statutaire et géré par les hauts commissaires de la République. Le personnel des cadres locaux relevant des gouverneurs des colonies, tant pour leur statut que pour leur gestion. Il importe de souligner deux traits de l'organisation de la fonction publique dans les territoires d'outre-mer, avant la loi cadre.

La très grande majorité des emplois d'encadrement supérieur et moyen était réservée à des agents recrutés par des concours métropolitains ; et par voie de conséquence, non en droit mais de fait, réservés à un personnel européen. Ainsi, en dépit d'une égalité juridique affichée par la loi, les Africains ne pouvaient accéder à ces emplois qu'en nombre dérisoire, parce que, pour la plupart, ils étaient dépourvus des diplômes nécessaires pour affronter ce genre de concours.

Avec la loi cadre, le personnel en service dans les territoires d'outre-mer est reparti en deux groupes principaux : les cadres d'État, et les cadres territoriaux.

L'énumération des cadres d'Etat était formulée dans l'article 5 du décret n° 56.1227 du 3 décembre 1956. Par cadre d'Etat, on entendait, indépendamment des forces armées, les gouverneurs et administrateurs de la F.O.M., les magistrats, le personnel de l'enseignement supérieur, de l'inspection du travail et des finances.

Tout ce personnel qui faisait partie des cadres régis par décret conserve son statut métropolitain antérieur. Mais il n'est pas indifférent de noter que les conditions par lesquelles ces hauts fonctionnaires sont désormais recrutés ont subi une sensible modification par un nouvel article : l'article 4 du décret n° 57.480 du 4 avril 1957. Ce dernier article comporte, en effet, toute une série de dispositions tendant à assurer l'accès effectif des Africains, au moins à 60 % des emplois, soit par des concours spéciaux de recrutement, soit par une sélection au choix, après avis des commissions consultatives. Le terme cadres territoriaux englobait tous les fonctionnaires n'étant pas cadres d'État ; et leur statut était fixé par les gouverneurs et les assemblées territoriales de chaque pays.

Mais, dans ce nouveau « monde », il importe de noter quelques exceptions qui, du reste, confirment la règle.

D'une part, en effet, les services territoriaux emploient de nombreux fonctionnaires qui sont d'anciens cadres régis par décret et dont le statut continue à être fixé par la métropole. D'autre part, bien que les cadres territoriaux gérés à l'échelon des gouverneurs généraux fussent désormais répartis entre les territoires, il avait fallu déroger à cette règle pour des raisons pratiques, notamment pour les services des douanes, police et gendarmerie qui continuaient à disposer de cadres communs à l'ensemble des territoires d'un même groupe administratif (A.O.F.-A.E.F. - Madagascar - Cameroun) placé sous l'autorité d'un haut commissaire de la République.

La loi cadre: une réforme boiteuse

La loi cadre, avec toute la généreuse volonté de changement qu'elle comportait, était une réforme boiteuse, et fatalement vouée à l'échec La réforme n'apportait, en effet, que des solutions partielles aux deux principaux problèmes posés par l'organisation de la fonction publique dans les territoires de l'Union française. Si, en effet, la réforme ouvrait plus largement aux Africains I'accès aux emplois supérieurs, cette réforme demeurait fondamentalement orientée vers l'assimilation, bien plus que vers l'autonomie territoriale.

Effectivement, non seulement la loi cadre ne distendait pas les liens étroits qui rattachaient, dans le régime antérieur, la fonction publique de la métropole à celle d'outre-mer ; mais, au contraire, elle tendait à renforcer ces liens, dans la mesure où elle s'évertuait à augmenter le nombre des fonctionnaires africains comme cadres d'État recrutés par la métropole.

Une telle disposition compromettait d'une certaine manière l'organisation d'une véritable fonction publique à l'échelon local ; ce qui aurait pourtant dû se faire, dans une perspective autonomiste.

Théoriquement, bien sûr, rien n'empêchait les gouvernements territoriaux de créer tous les postes de cadres dont ils pouvaient avoir besoin. Mais, il nous importe d'être sérieux, et de ne pas tricher avec la réalité des faits ! Comment, en effet, recruter ces fonctionnaires alors que la jeune élite sortie des universités françaises était happée par l'administration centrale, et orientée pour les besoins de la métropole vers des postes de cadres d'État qui, comme nous l'avons vu, ne dépendaient aucunement des autorités territoriales !

Ajoutons, par probité intellectuelle, qu'à l'époque, certains membres de cette jeune élite africaine ne demandaient pas mieux qu'il en soit ainsi : dans leurs propres pays, ils étaient « métropolitains », avec tous les avantages découlant de ce statut !

Ainsi, non seulement, la loi cadre était vouée à l'échec; mais, ce qui est bien plus grave, elle conduisait l'Afrique française à la balkanisation; une chose que le président Senghor, en son temps, prévoyait et dénonçait sans ménagement.

Tout menait à cette balkanisation.

Les assemblées territoriales qui se faisaient les interprètes de tous les particularismes ancestraux ; les gouverneurs des colonies qui, par une soudaine volonté de puissance, se découvraient une stature de petit Président de la République ; et oui, plutôt premier à Mantoue que second à Rome !

Période douloureuse que cette période de la loi cadre ! Alors que l'Europe s'orientait vers une fédération : l'Afrique, se morcelait en petites provinces. Chaque gouvernement territorial légiférait à tort et à travers, sans se soucier du voisin, et des intérêts propres du territoire. Deux choses auront fait échouer la loi cadre:

d'une part en maints territoires son application s'était difficile, de par la juxtaposition de deux types de services (les services d'État et les services territoriaux) d'autre part, la décentralisation des pouvoirs au niveau des territoires n'avait pas répondu aux aspirations d'émancipation.

La turbulence du R.D.A. et l'indépendance

Il importe, en effet, de ne pas oublier que nous sommes à époque où le R.D.A., le grand parti politique africain avait le vent en poupe avec son leader incontesté, le médecin Félix Houphouët-Boigny. Et ce grand parti n'attendait qu'une occasion pour asseoir sa pré-éminence dans tous territoires. Cette belle occasion, c'est Edgar Faure qui la lui fournira, lorsque, mis en minorité par l'Assemblée nationale, il la fera dissoudre en décembre 1955.

Dans ce même temps, le R.D.A. consommera son divorce avec le Parti communiste français pour convoler en secondes noces avec l'U.D.S.R. de M. François Mitterrand — actuel président de la République française. Partisan de l'Union française, et personnalité influente de l'époque, Monsieur le Président de l'U.D.S.R. apportera tout son appui à Houphouët-Boigny, Président du R.D.A.

Aussi, alors que se prépareront de nouvelles élections, M. Houphouët-Boigny réussira à faire admettre le mode de scrutin qui permettra au R.D.A. de prendre le pouvoir partout en Afrique. Ce furent des élections avec des listes majoritaires. Ce qui était prévu s'accomplit : tous les leaders R.D.A. furent « mis sur orbite ».

Tous ces nouveaux députés font leur entrée au Palais Bourbon, début 1956, au terme des élections législatives provoquées par la chute de M. Edgar Faure, en décembre 1955. Et tous sont membres actifs du R.D.A. dont M. Houphouët-Boigny est le Président fondateur.

Tous ces hommes appartenaient à l'Union française ; et par la loi cadre ils étaient élus députés à l'Assemblée nationale française. Le référendum de 1958 introduira une fissure dans l'Union française ; et 1960 mettra un terme à la colonisation française en Afrique Noire.

Comment en est-on arrivé là ?
Pourquoi cette rupture ?

Il était difficile, en 1960, pour le contribuable français, de comprendre pourquoi, après tant de sacrifices consentis pour le développement des colonies françaises, celles-ci s'étaient empressées de se séparer de la France.

Vu de la métropole, cette séparation pouvait apparaître comme un manque de reconnaissance envers la mère patrie. La France n'avait-elle pas ouvert des routes, réalisé des barrages, aménagé des aérodromes et des ports, construit des dispensaires et des écoles ?

Certes, mais aux yeux des hommes politiques africains de l'époque — toutes tendances confondues —, ce progrès matériel était perçu et jugé comme un simple prolongement de la puissance française en Afrique. Ce que les Africains voulaient, c'était que les mots liberté, dignité, respect, fraternité, égalité, justice, amour, ces mots si généreux dans leur étymologie, et si joyeux dans leurs consonances et résonances, devinssent réalités vivantes, quotidiennes.

Il n'est pas indifférent de souligner que, pour bon nombre des leaders africains de cette période difficile des années 1956 à 1960, l'indépendance ne représentait pas une fin en soi, mais un moyen pour permettre à l'Afrique de réaliser son propre destin voulu par Dieu. Dans cette optique, pour des pays à la fois sous-développés et sous tutelle coloniale, l'indépendance n'était pas du tout une fin politique, mais plutôt une revendication d'ordre moral et spirituel, une question de respect de l'homme, une question d'éthique, somme toute !

Il importe, pour admettre ce point de vue, de se replacer dans l'Afrique de cette époque-là. Au contact des Européens qui vivaient au milieu d'eux et détenaient quasiment tous les postes de commande, les Africains ressentaient avec acuité l'infériorité sociale dans laquelle ils étaient maintenus par un système. Et ce sentiment d'injustice aiguisait la vive conscience qu'ils avaient de leur égalité fondamentale sur le plan humain ; l'homme étant créé à l'image de Dieu pour être sur son propre sol « le roi de la création ».

Les erreurs de jugement

Si l'erreur d'une bonne partie de l'opinion française avait été de confondre indépendance et sécession, l'erreur de certains leaders africains, tout aussi grande et naïve, avait été de croire que l'indépendance résoudrait automatiquement toutes les inégalités, tous les retards, toutes les insuffisances; et apporterait à leur peuple, comme par enchantement, liberté, bonheur et prospérité.

Hélas ! Oui, hélas ; car, pour nous limiter simplement au cas de la Guinée de Sékou Touré, jamais le peuple guinéen n'a été aussi esclave, aussi malheureux matériellement, aussi humilié physiquement et moralement, que pendant les vingt-six années de règne de ce macabre monarque ! Plus de morts en vingt-six années d'indépendance illusoire, que pendant les soixante années de période coloniale. Ce règne demeurera dans l'histoire la honte de l'Afrique.

Mais le gouvernement français y a aussi sa part de responsabilité, et non des moindres : celle d'avoir cherché à contrarier, par l'artifice des lois, ce que les propres principes de l'Occident et la conjoncture commandaient non seulement d'accepter, mais de conduire avec lucidité et décision jusqu'à son terme.

Cependant, il importe d'être honnête vis-à-vis de la colonisation française, puisque c'est d'elle qu'il est question. Certes, il y a eu beaucoup d'abus ; et la France, tout comme les autres puissances colonisatrices, a souvent poursuivi son intérêt et cherché la puissance ou la gloire. Certes, plus d'un haut représentant de la France, dans un contexte donné, aura manqué d'intelligence prospective.

Mais tout en reconnaissant ces abus et ces manques, il importe de rendre hommage — un hommage légitime — aux qualités et aux réalisations du colonisateur français qui, en de nombreuses régions déshéritées, a apporté sa science et sa technique ; et laissé après lui des fruits heureux de sa présence.

Reconnaître cette réalité d'une époque et d'un système qui relèvent désormais de l'histoire, ce n'est point se constituer en « valet du colonialisme » ; c'est simplement rendre hommage à la vérité.

Le Pape Paul VI, parlant de la colonisation et du colonialisme dans l'encyclique Populorum Progressio, du 26 mars 1967, disait ceci en guise de conclusion : « Si incomplètes qu'elles soient, les structures établies demeurent, qui ont fait reculer l'ignorance et la maladie, établi des communications bénéfiques et amélioré les conditions d'existence » (Populorum Progressio, § 7).

Il importe aux Africains d'être honnêtes et de reconnaître que la honte de l'Afrique, ce ne sera pas d'avoir connu la colonisation et ses abus, mais d'avoir enfanté de sombres dictateurs depuis l'indépendance des pays africains.

Le « non » de la Guinée de Sékou Touré

Ici, il vaut mieux laisser parler le personnage, en lui concédant l'entière responsabilité de ses paroles.

Et d'abord le rêve d'indépendance.

« Nous pensons à l'indépendance de la Guinée depuis 1944, exactement depuis que le général de Gaulle nous a laissé entrevoir la possibilité d'accéder à l'indépendance ; c'était à Brazzaville. A partir de ce moment-là nous avons imaginé comment se présenterait notre pays en tant qu''Etat libre. »

Quant à la légitimité de son « non », Sékou Touré écrit ceci :

« Nous n'avons aucun exemple où il ait été permis à un colonisé par la France d'accéder à l'indépendance sans verser un centilitre de sang. Or à l'occasion du référendum du mois de septembre 1958, d'une manière sublime, il a été laissé à la disposition de chaque peuple des territoires africains de choisir entre l'indépendance et l'appartenance à une communauté. »

Et il conclut ainsi :

« J'ai suivi aussi les différentes possibilités d'application des lois votées par le Parlement français. J'ai été parlementaire. Je sais donc que l'Union française telle qu'elle était constitutionnellement présentée après la guerre nous donnait entière satisfaction, et qu'elle posait franchement le problème d'une association entre les peuples africains et le peuple français. Elle permettait la transformation de la qualité juridique de ces peuples et leur accession jusqu'à l'indépendance par les voies pacifiques. Mais jamais nous n'avons trouvé des équipes politiques aptes à faire appliquer heureusement les dispositions constitutionnelles. Par conséquent, nous ne pouvions plus guère juger la constitution nouvelle qui nous était présentée, qu'à- travers la faillite des anciennes promesses.»

La vérité des faits nous oblige quand même à ajouter ceci : si Sékou Touré a été amené à demander aux Guinéens de dire « non » le 28 septembre 1958, c'est parce que, d'une part, à Paris, de nombreux étudiants africains francophones le poussaient à poser cet acte ; et que d'autre part des « amis » qui l'ont lâché au dernier moment, tels que Djibo Bakary au Niger, Modibo Keita au Mali, et Doudou Guèye au Sénégal, lui avaient promis le non massif de leur « troupe respective ». Mais le 28 septembre 1958, Sékou Touré se retrouvait tout seul dans « l'arène », avec, massé derrière lui, un peuple gavé de slogans et de vaines promesses.

La part de responsabilité de l'Église en Guinée

Nous avons dit en son temps que le Convent français, la ligue de l'enseignement et la C.G.T., avaient contribué, de près ou de loin, à façonner le personnage de Sékou Touré. Cela est vrai !

Mais, vraisemblablement aussi, il est légitime de dire ou de penser, que Sékou Touré aurait évolué autrement, si l'autorité ecclésiastique en Guinée, en place de 1919 à 1949, n'avait pas cru en la pérennité de la colonisation ; et que, partant de cette conviction, elle n'avait contrecarré les initiatives de missionnaires lucides ; car il s'en est trouvé, et plus d'un, à cette époque. L'un d'eux, par exemple, avait ouvert un cercle d'études à Conakry, en 1943, pour y dispenser une formation sociale adéquate aux jeunes Guinéens de la ville, qui le souhaitaient. Sékou Touré fut l'un des premiers à s'y inscrire et à y suivre les cours assidûment.

L'autorité ecclésiastique exigera la fermeture de ce cercle d'études, trois mois seulement après son ouverture : les indigènes n'avaient pas besoin de çà, le patronage suffisait. Bien sûr... lorsque l'on part du postulat que le Noir est un grand enfant, et qu'il est appelé, par vocation et élection, à le demeurer in saecula saeculorum, alors, oui, le patronage suffit !

Cette histoire serait plutôt comique si les choses en étaient restées là. Mais ce missionnaire téméraire fut muté hors de cette Guinée qu'il avait adoptée et aimée ; et Sékou Touré, qui était resté sur sa faim, fut recruté par la C.G.T. qui, d'une façon bien à elle, vint combler son désir de connaissances.

Un autre missionnaire, connaissant parfaitement le problème guinéen, avait suggéré, dès la fin de la guerre 1939-1945, la restructuration des établissements scolaires catholiques pour en faire des centres d'enseignement de haut niveau. Mais il ne fut pas écouté ; car, non seulement il était un affreux trouble-fête, mais de surcroît, il était canadien ; et à ce titre, il n'avait pas droit à la parole dans cette Guinée qui était française, ne l'oublions pas.

Eh ! oui, trente années de règne épiscopal — de 1919 à 1949 — pour un seul homme, c'est un peu beaucoup, même si l'on est normand et bien en chair ; surtout dans cette Afrique où tout était en continuelle mutation.

L'auto-satisfaction qui naît facilement de l'accoutumance, l'usure du pouvoir, et, ajouté à cela, la naïve et dangereuse conviction de l'incapacité radicale du Noir à assumer son propre destin, auront empêché autant que la ligue de l'enseignement en Guinée, trente années durant, l'éclosion d'une élite intellectuelle catholique.

Tout cela devait être dit pour mieux cerner le personnage de Sékou Touré.


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